28.09.2009
Eon et le douzième dragon - Alison Goodman
Des dragons il y en a douze, douze créatures capables de manipuler l'énergie naturelle présente en toute chose. Par cycles de douze ans, l'un d'eux devient ascendant du cycle de puissance de douze années. Mais depuis 300 ans, un des dragons, le dragon miroir a disparu. Malgré cela, 11 hommes communient avec les dragons pour protéger le pays, leur alliance avec ces créatures leur donnant un pouvoir phénoménal qui les épuise petit à petit.
C'est la veille du premier jour de la nouvelle année, la veille de la cérémonie qui va voir douze garçons de douze ans faire face au dragon ascendant qui va choisir l'un d'eux comme apprenti Oeil du Dragon. Eon est un de ces garçons. Depuis sa naissance il a le pouvoir de voir tous les dragons énergétiques, un don parmi les plus rares qu'il garde secret. Mais ce n'est pas le seul secret qu'il dissimule: Eon n'est pas un jeune garçon de douze ans, il est en fait Eona, une jeune fille infirme de 16 ans, ce qui devrait, de fait, lui interdire le monde de la magie et du pouvoir, strictement réservé aux hommes. Or, si le dragon Rat, ascendant de cette nouvelle année ne la choisit pas, le dragon Miroir réapparaît et en fait son Oeil du Dragon C'est le début de bien des aventures à la cour impériale
Chine impériale, récit d'apprentissage, aventure, amour, Eon et le douzième dragon avait a priori toutes les qualités requises pour me conquérir. L'essais a été transformé avec brio.
Alison Goodman s'est manifestement documentée, et passionnée par son sujet, brosse des décors et des personnages inspirés de la Chine impériale absolument magnifiques. Le résultat est tout simplement époustouflant: l'univers d'Eona est cohérent, crédible et passionnant. Les descriptions de la cour, des vêtements, des cérémonies sont fascinantes et souvent poétiques. Elle a intégré en finesse des éléments de la philosphie du tao et des arts qui en découlent: feng shui, arts martiaux, tout est question d'équilibre entre le lin et le yan, les principes contraires. Mais dans le monde d'Eona, l'équilibre a été rompu, ce qui se traduit dans les structures sociales, les jeux de pouvoir et, symboliquement, dans le fait que le cercle de pouvoir des dragons a été déséquilibré par la disparition mystérieuse du Dragon Miroir. Eona représente ce déséquilibre: normalement, ses talents auraient du rester lettre morte. Fille, elle aurait du rester cantonnée à la sphère des activités féminines: enfants, maison, soumission à l'époux.Ou mourir esclave, puisqu'elle avait été vendue à une mine de sel. Pour pouvoir exploiter ses talents, elle est contrainte à se travestir, à effacer toute trace de féminité au point de se droguer pour faire disparaître les preuves de sa nature de femme. Situation qui la met en danger de bien des manières: danger physique d'être découverte et donc executée pour cette dissimulation et avoir osé briser la loi interdisant aux femmes de devenir Oeil du Dragon, danger mental aussi. IL va falloir qu'elle se réconcilie avec sa féminité, qu'elle l'affirme et l'assume pour avoir une chance de survivre.
Finalement, c'est surtout la question de l'identité et du rejet qui sous-tend le récit: Eona n'est pas la seule dont l'identité est brouillée. Autour d'elle il y a des travestis, comme Dame Dela qui est Contraire, une âme de femme dans un corps d'homme, il y a des Ombres de Lune, des eunnuques dont certains se droguent pour conserver un corps viril. Il y a ceux qui sont rejetés aussi, les infirmes surtout, dont la malchance pourrait "infecter" ceux qui les entoure. Eona et ses compagnons évoluent dans un monde cruel où la survie est rien moins qu'aléatoire, à plus forte raison dans une cour où les ambitions et les luttes de pouvoir gangrènent tout. Eona va se retrouver prise au piège dans les intrigues de cours et dans le combat qui oppose l'empereur et son frère Sethon et qui se répercute dans le cercle des Oeils du Dragon. Eon devient le partisan de l'empereur, s'opposant de fait à l'Oeil du Dragon ascendant, Sire Ido. Le retour du Dragon Miroir marque le passage d'un conflit souterrain en guerre ouverte. Autant dire que les rebondissements vont s'enchaîner. Le tout donne un récit parfois un brin longuet mais passionnant: on suit Eona dans sa découverte de la cour, dans sa prise de conscience des enjeux de sa présence, dans ses combats et dans sa découverte de l'amour. Après tout il faut bien qu'il y ait un peu d'amour!
Je n'ai qu'une chose à dire, vivement le tome 2 pour savoir ce qu'il va advenir d'Eona et qui va conquérir son coeur!
Fashion en parle, Lael aussi, tout comme Karine), et bien d'autres!
Goodman, Alison, Eon et le douzième dragon, Gallimard jeunesse, 2009, 4/5
07:00 Publié dans Littérature pour "Adolescents", Portail vers l'Autremonde | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : dragons, goodman
26.09.2009
Diotime et les lions
Ce billet est dédié à Erzébeth qui saura pourquoi...

Diotime la rebelle dans les veines de qui coule le sang sauvage de ses ancêtres perses. Diotime qui va aller au bout de son héritage et transgresser les règles de son clan.
La découverte d'Antigone, lumineuse, tragique, terriblement humaine sous la plume d'Henry Bachau a été pour moi une révélation, un de ces chocs littéraires qui arrivent parfois et dont on se remet difficilement. Oedipe sur la route l'a suivi et m'a tout autant transportée. Diotime et les lions clos le cycle, porteur du même enchantement.
Diotime donc, que l'on retrouve dans Oedipe sur la route, une guérisseuse un peu mystérieuse, un superbe personnage de femme, d'amoureuse et de mère comme Bauchau sait les écrire. Dans Diotime et les lions, il raconte sa jeunesse et son adolescence jusqu'à la révélation de son amour pour Arsès. C'est le récit d'une transgression, du passage à l'âge adulte. Il y a une constante dans les personnages féminins de Bauchau. Par certains aspects, Diotime ressemble à Antigone: la même fureur, la même vitalité, la même capacité à aller au bout de sa volonté et de ses désirs, au bout de son devoir. Les femmes de Bauchau sont toute de violence, de colère, de désir, mais aussi d'amour et de sérénité dès lors qu'elles ont trouvé leur voie. On est loin de l'image des femmes grecques effacées, cantonnées à l'univers de la maison.
Il faut peu à Bauchau pour donner à sentir le soleil de l'Orient, la plaine et l'univers du clan dans lequel Diotime voit le jour. Quelques pages, quelques mots, et ce sont les moeurs d'un peuple qui se dessinent, entre la retenue grecque et la sensualité, la fureur perse. Cambyse le grand-père de Diotime est à la tête de ce clan dont les hommes, une fois l'an, s'adonnent à la chasse rituelle des lions. Une chasse dont sont exclues les femmes mais à laquelle Diotime brûle de participer. Diotime qui chasse comme un homme, Diotime pour qui rester à la maison avec sa mère et sa soeur mène à la folie. Cambyse et Kyros cèdent à son désir. Elle participe à la chasse rituelle, tue un lion, prend place au centre de la fête rituelle qui suit et qui marque la communion de son peuple avec la terre et les lions. Puis il y a la rencontre avec Arsès, la passion amoureuse contrariée, le long chemin auprès du vieillard-enfant au cours duquel elle apprend la patience et la maîtrise de sa violence intérieure.
L'histoire de Diotime est finalement une manière de parler de ce cheminement que connaît tout être humain qui le fait passer de l'enfant en qui se déchaînent les passions et les désirs à l'adulte capable de sérénité. C'est aussi une vision très orientale du monde, celle du Tao, de la réconciliation des contraires:, de l'équilibre: homme/femme, violence/sérénité.
La chasse aux lions est une manière pour le clan de renouer avec ses origines, avec le monde et de le respecter, une manière de maîtriser la violence. Pour Diotime, elle est une manière d'affirmer sa nature, femme mais passionnée, violente. Sa participation à la chasse marque une rupture, peut-être un retour à un âge où les femmes n'étaient pas exclues du monde des hommes et les hommes du monde des femmes. Pour elle, c'est une affirmation de ce qu'elle est, mais aussi une souffrance: il n'y a pas d'équilibre en Diotime, juste la sauvagerie, l'affirmation passionnée de ses désirs et de ses besoins, la volonté d'obtenir tout ce qu'elle veut, sans jamais prendre en compte ce qui l'entoure. Comme le clan retrouve l'équilibre dans le rituel, c'est par un autre rituel, celui de la marche, de l'apprentissage de la patience qu'elle va apprendre à maîtriser sa propre violence.
Il y a beaucoup de choses dans ce récit que je n'appréhende que confusément, ou que je ne parviens pas à exprimer de manière correcte. Diotime est les lions est un très court récit, à peine une soixantaine de pages, mais d'une richesse telle qu'on a l'envie de le lire et de le relire pour en extraire toute la sève. Pour moi, Bauchau est un auteur essentiel, dont chaque récit est toucha au coeur.
" Par sa mère, Cambyse appartenait à une lignée perse dont les plus lointains ancêtres étaient des lions. Peut-être des dieux lions, car c’est en eux qu’il se reconnaissait. Il avait étendu à tout notre clan ce lien de sang avec les lions. Il en avait étrangement transmis, à mon père et à moi, le culte qui faisait horreur à ma mère et à ma sœur aînée. La lutte avec les lions ne durait qu’une partie de l’année et on ne pouvait s’attaquer qu’à un fauve à la fois. Une fois par an, avait lieu entre eux et nous une guerre rituelle qui durait deux jours et une nuit. C’était la plus grande fête de l’année, il y avait toujours plusieurs morts et de nombreux blessés, mais il n’y avait pas, pour les chasseurs du clan et des tribus voisines, de plus grand honneur que d’y être admis par Cambyse. En grandissant, j’éprouvais un désir croissant de participer à cette fête, j’en ai parlé à ma mère, elle m’a suppliée d’y renoncer en me disant que ce n’était pas la place d’une jeune fille et que la tradition ne le permettait pas. Je pensais au contraire qu’à l’origine de notre clan il y avait eu des déesses lionnes aussi terribles, aussi puissantes que les lions. Je descendais sûrement de l’une d’elles et si, pour des raisons évidentes, il était dans notre guerre interdit de tuer les lionnes et leurs lionceaux, elles prenaient au combat une part redoutable et provoquaient parmi nous autant de morts et de blessures que les mâles.
Je ne pouvais pas renoncer à ce désir. J’en ai parlé à mon père, Kyros immédiatement m’a comprise. Ce n’était pas, m’a-t-il dit, l’esprit ni le cœur qui s’exprimaient dans mon désir, mais le sang. Et le sang est mouvement, mouvement de la vie elle-même qui ne peut s’arrêter qu’à la mort. Je n’étais pas d’âge alors à le comprendre mais, quand il m’a permis de demander à Cambyse l’autorisation de participer à la guerre des lions, je me suis précipitée chez mon grand-père."
Bauchau, Henry, Diotime et les lions, Babel, 1991, 5/5
07:00 Publié dans Littératures françaises | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : henry bauchau, diotime et les lions
24.09.2009
Chocolat amer - Laura Esquivel

Mama Elena vit dans sa ferme avec ses trois filles. Femme de tête, rigide et colérique, elle n'entend pas que Tita, la benjamine se marie. Son rôle est de veiller sur les vieux jours de sa mère, pas de roucouler avec son Pedro. Lequel épousera Rosaura, la seconde des filles pour rester proche de sa bien-aimée.
Surveillée de près par sa mère, Tita trouve refuge dans cette cuisine qui a toujours été pour elle un abri et laisse libre cours à ses dons pour l'art culinaire. Car elle a un talent rare, une malédiction presque: elle communique ses sentiments et états d'âme à ce qu'elle cuisine.
Amusant comme souvent, l'amour et la bonne chère s'allient quand il est question de passion: les plaisirs de la chair et de la chère! D'accord, elle était facile! Néanmoins, s'agissant de Chocolat amer, la démonstration n'est pas difficile à apporter. Il s'inscrit dans la lignée de ces romans culinaro-amoureux où tout explose: l'amour, le désespoir, la faim, la colère, la gamme entière des sentiments humains dont les conséquences frôlent parfois l'apocalypse.
Laura Esquivel raconte sur un quart de siècle l'histoire de Tita et de sa famille: de Rosaura la jalouse, de Mama Elena la tyrannique, de la vieille Nacha la cuisinière, de Gertude la rebelle. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle sait conter. Raconter aussi, mais conter surtout: on est presque dans un de ces contes de fée qui nous on bercés avec la méchante belle-mère, le prince sur son cheval, la princesse ménagère, etc. Les rebondissements s'enchaînent sans temps mort, la magie intervient au détour d'une page. Je n'entend pas par là une bonne fée avec sa baguette magique, plutôt les croyances populaires mexicaines, matinées de foi chrétienne. Mais le fait est là, on est en plein dans le réalisme magique et dès le point de départ. Après tout, Tita pleurait déjà dans le ventre de sa mère à cause des oignons, et elle a la capacité de faire passer dans ce qu'elle cuisine ses sentiments, au point de rendre malade les convives de la noce de sa soeur.
Mon seul regret est, qu'à mon avis, Laura Esquivel n'a pas exploité la richesse de son histoire: ce lien à la nourriture, la transgression des interdits, le passage à l'âge adulte,... C'est un roman agréable à lire, mais rapide, bien trop rapide. Parfois un peu lassant tant les événements s'enchaînent sans laisser de répit un peu comme dans un vaudeville et avec des ellipses parfois déstabilisantes. J'en garderai quand même un très bon souvenir et des papilles curieuses de goûter à une cuisine mexicaine bien plus riche que les traditionnels nachos et tortillas!
Dda sur le Biblioblog, Esmeralda, Leiloona,...
Pour découvrir l'art culinaire mexicain, ce blog à explorer!
PS: 0 pointé à la couverture de la version poche par contre!
PPS: Chocolat amer a été adapté au cinéma sous le titre Les épices de la passion
Esquivel, Laura, Chocolat amer, Folio, 2009, 3.5/5
22.09.2009
Croisière Cosmos

Un vaisseau spatial terrien parcourt la galaxie. Son but: découvrir, étudier et classifier chaque espèce extraterrestre existante. Mais un beau jour, la mission tourne à la catastrophe: l'ensemble de l'équipage disparaît. Seul reste un robot d'entretien déboussolé et un nombre certain de cobayes qui parviennent à se libérer. Commence alors pour eux une sacrée aventure racontée par l'un d'entre eux qui dresse une sorte de journal de bord.
Crétin. C'est le premier qualificatif qui me vient à l'esprit. Crétin et donc absolument hilarant et beaucoup plus profond que ça n'en a l'air. Olivier Texier a l'art et la manière de dérouler sans temps mort et avec pléthore de gags les aventures d'une bande d'extra-terrestres follement humains: souvent bêtes, parfois méchants, de temps à autres gentils en tout cas attachants. Tout ce petit monde se retrouve contraint et forcé de cohabiter dans un gigantesque vaisseau spatial qu'il ne s'agirait pas de faire exploser. Et si en plus quelqu'un pouvait trouver le mode d'emploi, on pourrait rentrer à la maison, merci. Quand au robot d'entretien, de quiproquos en quiproquos, il finit par être vénéré comme le libérateur qu'il n'a jamais été puisque lui, tout ce qui l'intéresse, c'est de terminer le ménage et de remettre les aliens dans leur cage des fois que les humains reviennent.
De chapitres en chapitre, on voit la petite communauté s'organiser, relever défis sur défis., appuyer sur tous les boutons et organiser un concours pour découvrir qui est capable de piloter ce fichu vaisseau spatial. Cohabitation, découverte de l'autre, conflits, mal du pays, attaques de pirates de l'espace donnent une intrigue qui prend le lecteur et l'amènent beaucoup, beaucoup trop vite à la fin de l'histoire. On aurait voulu que ça dure plus longtemps. Je délire peut-être, mais j'ai trouvé que sous l'humour un brin potache, il y avait quelques idées intéressantes sur l'humain, la tendance à la conquête et à considérer ce qui est différent comme un objet d'étude sans sensations et sans âme.
J'ai adoré les têtes impayables de extra-terrestres, mélange improbable d'hallucination et de clichés de science-fictions: tentacules, yeux globuleux et autres attributs traditionnels sont servis par un dessin en noir et blanc qui peut paraître simpliste les premières pages mais qui est finalement parfait et agréable. C'est un space opera en image extrêmement bien mené et drôle.
Bref, une fort sympathique découverte!
Texier, Olivier, Croisière Cosmos, Delcourt, 2008, 4/5
07:00 Publié dans Bulles | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : tentacules et space opéra
20.09.2009
Indomptable

Après un siècle d’hibernation dans une capsule de survie, le capitaine John Geary est récupéré par un cuirassé de l’Alliance. La guerre entre l’Alliance et le Syndic dont la bataille qui a vu la perte de son vaisseau a été le premier acte dure toujours. Mais la dernière attaque de l’Alliance, qui devait être décisive a échoué et sa flotte est menacée d’une destruction totale alors que l’Intrépide, le vaisseau amiral, cache ce qui pourrait se révéler être un atout majeur dans la guerre. Pour les équipages, Geary, qui a acquis le statut de légende, est le seul pouvant les sauver, eux et l’Alliance. Malgré les réticences et l’écoeurement que lui inspire le culte qu’on lui rend, il va prendre la tête de la flotte et tenter de la ramener à bon port.
Vaisseaux spatiaux, combats à mort, missiles capables de détruire des planètes, stratégie et complots, tous les ingrédients du space opéra militaire sont réunis. Ceux qui détestent la SF et/ou le space opéra militaire peuvent donc d’ors et déjà tourner les talons, sauf s’ils sont pris d’une curiosité dévorante pour ce que je vais bien pouvoir raconter dans ce qui suit.
Sans être inoubliable, Indomptable est un roman prenant, agréable à lire et plus profond qu’il n’en a l’air au premier abord grâce à son personnage principal. Au lieu d’un capitaine charismatique, courageux et téméraire, Jack Campbell campe un homme déboussolé qui vient de se réveiller dans un monde dont les coutumes lui sont étrangères. La flotte qu’il connaissait, les rites et les règlements auxquels il obéissait ne sont plus. La manière dont il se voit, un capitaine comme un autre ayant accompli son devoir se heurte à l’icône que son nom est devenu et aux comportements dangereux que cette icône conforte et justifie. Pourtant, c’est à lui de sauver la flotte. Tout au long du roman vont alterner scènes de bataille, conflits personnels, complots auxquels est confronté le héros, tout le monde n’étant pas ravis de son retour, introspection. On termine ce premier tome avec l’envie de connaître la suite et l’évolution de Black Jack Geary et de ses équipages.
Une bonne pioche donc !
Campbell, Jack, Indomptable, L'Atalante, 2008, 4/5
07:00 Publié dans Portail vers l'Autremonde | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : désolée, j'aime les batailles spatiales et les lasers (en sabre ou pas), le space opera c'est top, si, juré
18.09.2009
Drôle de temps pour un mariage

Dolly se marie. Elle est non seulement morte de peur mais doit en plus subir une famille des plus excentriques et un prétendant, Joseph, qui n’a jamais osé se déclarer. Par cette froide journée de mars, la maisonnée va vivre de drôles de moments.
Une journée, une courte journée pour un roman. Le parti pris de l’auteur, Julia Strachey donne un cachet supplémentaire à la petite histoire qu’elle raconte avec une ironie follement anglaise. Il faut dire que la matière est riche avec cette bourgeoisie de l’entre-deux-guerres dont tous les traits sont soulignés. Il y a l’insupportable veuve excentrique et tête en l’air, les jeunes filles faussement rebelles et indépendantes, les jeunes gens bons teints, les vieilles dames indignes, les domestiques, les conventions à respecter et sous le vernis, les piques, les mesquineries, les secrets soigneusement dissimulés. Tout ce qui fait ces délicieux romans anglais. Comme d’habitude, sous l’humour, perce la souffrance, le manque affectif, et le côté obscur de cette société si policée et avide de respectabilité. C’est après tout le récit d’un amour manqué entre Dolly et Joseph, et de leur incapacité à prendre la décision qui aurait pu changer leur vie. On les voit partir l’une vers un mariage qui s’annonce en demi-teintes sinon malheureux, et l’autre vers ses chères études à défaut d’avoir conquis son graal. Bien que je l’ai trouvé un peu rapide, j’ai pris un grand plaisir à cette lecture et aux gags qui se succèdent sans temps mort, à l’amertume qui affleure laissant le lecteur un peu essoufflé mais enchanté de cette virée dans la campagne anglaise.
L’avis de Manu, de Cathulu, Plaisirsacultiver,…
Strachey, Julia, Drôle de temps pour un mariage, La petite Vermillon, 2009, 3.5/5
07:00 Publié dans Littératures anglo-saxonnes | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note | Tags : thé et ironie anglaise, mariage
16.09.2009
Yanvalou pour Charlie

Jeune avocat d’affaire dévoré d’ambition, Mathurin D. Saint-Fort a voulu oublier ses origines pour se tenir désormais du meilleur côté possible de l’existence. Jusqu’au jour où fait irruption dans sa vie Charlie, un adolescent en cavale après une tentative de braquage, qui vient demander son aide au nom des attachements à leur même village natal. Débusqué, contraint de renouer avec le dehors, avec la douleur du souvenir et la misère d’autrui, l’élégant Mathurin D. Saint-Fort embarque, malgré lui, pour une aventure solidaire qui lui fait re-traverser, en compagnie de Charlie et de quelques autres gamins affolées, les cercles de la pauvreté, de la délinquance, de la révolte ou de la haine envers tout ce que lui-même incarne »
Première rencontre pour moi avec Lyonel Trouillot, écrivain haïtien engagé qui porte un regard sans concession sur Haïti aujourd’hui mais loin des clichés que nous pouvons avoir en tête sur cette île.
« Sais-tu ce que signifie le mot yanvalou ? Je te salue, ô terre. La terre n’a pas de mémoire. Le sol sec et pierreux ne garde pas souvenir de la bonne terre arable qui descend vers la mer. Seuls les hommes se souviennent. Où qu’ils aillent, où qu’ils restent, peut-être leur suffit-il de saluer la terre pour que leur passage soit justifié. »
C’est pour moi la phrase qui résume le mieux le roman et son thème : celui de l’identité et des origines. La question que pose le personnage de Mathurin est simple : peut-on oublier, effacer ses origines ? Et à quel prix faut-il payer l’oubli ? Lui était prêt à tout pour oublier d’où il venait, la pauvreté, le village au bord de la mer, la faiblesse de son père. Même à quitter Anne, son maie d’enfance, son amante. Mais on ne peut jamais vraiment disparaître, c’est ce qu’il comprend quand Charlie fait irruption dans sa vie, porteur de tout le désespoir d’enfants perdus par la misère et qui persistent malgré tout à espérer une vie meilleure. Mathruin le cynique va laisser Charlie entrer dans sa vie et tout bouleverser.
Haïti, on la découvre à travers les voix de quatre personnages : Mathurin, Charlie, Anne et Nathanael. Chacun parle du monde qu’il connaît : celui des riches, celui de la campagne, celui de la rue, celui de la dissidence politique. Leur point commun : la quête de leur étoile, celle qui va leur apporter le bonheur. Les voix se croisent comme les destins en une musique maîtrisée pleinement mais un peu trop lente pour moi. Certes la plume est agréable, la découverte intéressante, mais j’ai eu le sentiment, tout au long de ma lecture de rester en surface, et de deviner bien longtemps avant qu’elle advienne, la fin de l’histoire. On est entre le polar, le roman Yaninitiatique (celui d'un adulte et celui d'un adolescent se mêlant), le tableau social. Un mélange qui n'a pas réellement pris sur moi. Reste des personnages attachants, et un tableau d’Haïti. intéressant.
Dda a beaucoup, beaucoup aimé. On en parle aussi sur les Chroniques de la rentrée littéraire, sur le blog de la librairie Mollat,...
Trouillot, Lyonel, Yanvalou pour Charlie, Actes Sud, 2009, 3.5/5
07:00 Publié dans Littératures des Caraïbes | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : rentrée littéraire 2009, haïti, lyonel trouillot
14.09.2009
La petite dame en son jardin de Bruges

Une nuit, Charles Bertin a rêvé de sa grand-mère, morte depuis un demi-siècle. Au matin, son rêve lui apparaît comme le signe incontestable qu'il est temps pour lui de rendre une visite à la petite dame en son jardin de Bruges. Au fil du voyage, il se souvient de cette vieille dame, des longues vacances d'été dans la maison de Bruges, du jardin et de l'amour qui les a lié.
Il y a parfois des textes qui touchent au coeur et qui laissent rêveur une fois la dernière page tournée. La petite dame en son jardin de Bruges est de ceux-là. Ses pages débordent d'amour, de tendresse, de souvenirs au teintes toujours vives, et de mélancolie. C'est un texte bouleversant.
Charles Bertin trace à travers ses souvenirs le portrait d'une femme dont la vie s'est déroulée entre 19e et 20e siècle, pauvreté et petite bourgeoisie, entre une famille qu'elle a fuit et celle qu'elle s'est créée. C'est le regard d'un homme vieillissant sur l'enfant qu'il fut et une grand-mère qu'il a follement aimé et qu'il a de plus en plus aimé à mesure qu'il la comprenait mieux en prenant de l'âge.
" Mais j'ai mis des années à comprendre d'où elle tirait cette extraordinaire force de catactère qui la séparait du commun et faisait d'elle un être dont la vitalité et l'invention paraissaient inépuisables. Je crois qu'elle en devait la plus grande part à cette grâce particulière dont le ciel l'avait auréolée à la naissance: celle de prendre, au sens littéral des termes, ses désirs pour des réalités. Cette orientation de sa nature, qui l'inclinait à la manière des enfants à accorder la prééminence à l'imaginaire sur le réel et la portait la plupart du temps à adopter comme ligne de conduite le contre-pied du convenu, était une source de constantes surprises pour ses proches." Il y a bien sûr dans ces pages une réflexion sur le souvenir, sur le fait de quitter l'enfance, sur la transmission. Mais c'est surtout Thérèse-Augustine qui est au centre de tout: une vieille dame à l'humour dévastateur, à la volonté sans faille, à la fantaisie capable d'illuminer la vie d'un petit garçon. Une vieille dame qui veut que son petit-fils ait une vie exceptionnelle et qui est prête à tout pour cela: lui emprunter en douce ses livres de classes et ses romans, l'emmener dans des promenades historiques sans fin dans Bruges,... Une manière pour elle de prendre sa revanche sur une vie qui l'a contrainte à quitter l'école à 12 ans, à se battre pour quitter la ferme de ses parents, à se faire épouser pour changer de vie. Petit à petit, on voit un lien d'amour exceptionnel se tisser entre la grand-mère et l'enfant, un lien qui se construit sur un passé partagé, un présent partagé dans la tendresse et l'humour. Les souvenirs qu'évoque Charles Bertin sont les fils de ce lien: "C'est à la lumière de souvenirs comme celui-là que je comprends aujourd'hui pourquoi je l'ai tant aimée."
Ces souvenirs sont égrenés les uns après les autres, souvent drôles, parfois douloureux. Presque toujours magiques. Charles Bertin parvient à faire vivre la maison de Bruges, son jardin, la plage du Coq, la ville et ses marchés, le cinéma. Par moment, ce qu'il racontait me ramenait à des épisodes vécus, des sensations à demi oubliées, des petits bonheurs.
Il y a de plus de très belles pages sur la lecture dans La petite dame en sont jardin de Bruges: l'amour des livres est encore une chose que partagent la vieille dame et l'enfant. L'une a commencé parce que les livres sont sa revanche sur une vie qui l'a forcée à endosser le rôle d'épouse et de mère, l'autre parce qu'il s'évade.
"Ainsi qu'on pouvait l'espérer, le temps fit son oeuvre dans l'esprit de ma grand-mère. Au fil des mois, la pratique des livres dans laquelle elle n'avait vu à l'origine que le symbole de sa libération et l'instrument d'une revanche sur le destin, finit par se muer en passion toute pure. Elle connut la surprise d'accueillir en elle, avec la violence des tentations majeures, le besoin de dévorer le monde des autres pour en faire sa substance. Mais comme elle ne disposait pas des instruments de mesure qu'une éducation élémentaire aurait pu lui apporter, elle ne parvint jamais à faire la distinction entre le meilleur et le pire: sa disponibilité permanente à l'égard de tous les dépaysmenents de l'imaginaire l'amenait à absorber avec la même avidité Balzac et Paul Bourget, Zola et Paul Prévost, Maupassant et Henry Bordeaux. Chaque lecture lui ouvrait les portes d'un ailleurs fabuleux, étranger aux mesquineries de la vie quotidienne, où tout était signe et couleur, innocence et plaisir. Il était inévitable qu'en me voyant plongé à toute heure du jour dans ces récits d'aventure qui avaient assez d'empire sur mon esprit pour que j'en oublie l'heure des repas, elle en arrivât à s'intéresse elle-même à mes lectures. C'était d'ailleurs tout à fait dans la ligne du plan qu'elle avait conçu à mon sujet. Ce qu'elle n'avait pas prévu, c'est qu'elle se prendrait au jeu, et qu'après avoir dévoré en deux ou trois semaines tout le lot de livres que j'avais apportés dans mes bagages, elle me presserait de l'accompagner à la bibliothèque pour l'aider à en choisir d'autre.
Pour finir prisonniers du plaisir de lire et de partager leurs lectures. On "voit" Charles Bertin sourire quand il évoque le moment où il s'est aperçu que sa grand-mère lui empruntait la nuit ses romans d'aventure: "Je découvris un jour qu'elle avait pris l'habitude de lire à mon insu les mêmes romans que moi. Un matin, je m'aperçus que le volume abandonné la veille sur mon lit avait disparu dans mon sommeil. Je me disposais à accuser le fantôme de la maison, lorsque j'eus l'idée de confier à ma grand-mère l'étonnement que je ressentais en découvrant sur la table du salon le Jack London ou le Mark Twain sur lequel je m'étais endormi la nuit précédente; elle m'avoua sans se troubler qu'il n'y avait sous notre toit d'autre fantôme qu'elle-même."
Charles Bertin offre un texte plein de poésie et d'une force évocatrice qui ramène à nos propres souvenirs. C'est un petit bijou, une bulle de plaisir que je vais conserver précieusement et offrir, parce que le bonheur, ça se partage!
Bertin, Charles, La petite dame en son jardin de Bruges, Actes Sud, 1996, 5/5
07:00 Publié dans Littératures françaises | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : souvenirs d'enfance, charles bertin
12.09.2009
Le ciel de Bay City

Rares sont mes échecs de lecture dont je parle dans ce blog. Tout simplement parce qu’en général je n’ai pas envie d’en parler. Mais Le ciel de Bay City fait partie de ces rares romans qui m’ont tellement agacée que je ne les ai non seulement pas terminés, mais qui m’ont aussi laissée en colère.
Même en frôlant l’overdose de récits sur la Shoah et ses conséquences sur les victimes et descendants de victimes, je n’avais pas franchement d’a priori en commençant ce roman. Je manquais d’un peu de motivation, mais rien d’insurmontable. Je m’attendais en fait à un texte fort, empreint de noirceur. Le hurlement de souffrance d’une jeune femme portant sur ses épaules le destin d’une famille en grande partie décimée dans les camps de concentration. C’est exactement ça : Amy raconte les quatre jours qui ont précédé l’incendie de la maison familiale, et la mort de ce qui lui restait de famille, elle raconte l’enfance entre une mère qui ne l’aime pas et une tante qui en fait une sainte, la difficulté de se construire, l’impossibilité de sortir du désespoir malgré l’ivresse et l’amour. C’est un long monologue, répétitif, glauque, où il est difficile de faire la part du vrai, du fantasmé, des hallucinations. Je l’ai trouvé insupportable. Il est vrai que le style de l’auteur est étonnant, maîtrisé, mais il n’a pas fonctionné sur moi et m’a mené à l’écoeurement. Je ne pouvais plus supporter cette image du ciel dont les couleurs défilent et dont le vide devient une sorte de symbole du vide intérieur de la narratrice et de l’impasse dans laquelle elle se trouve. J’ai malgré tout parcouru les dernières pages : l’espoir renaît dans une certaine mesure sans que le mal ait disparu pour autant.
L’avis de Venise, Martine Laval, Papillon, Lucie Renaud a aimé et donne pléthore de liens intéressants, Marielle en fait une analyse intéressante.
Mavrikakis, Catherine, Le ciel de Bay City, Sabine Weispiser, 2009, 2/5
07:00 Publié dans Littératures québécoises | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : rentrée littéraire 2009, héritage familial, holocauste, catherine mavrikakis
10.09.2009
Eifelheim

1348 en Forêt-Noire, un astronef s'écrase près du petit village d'Oberhochwald. Des créatures étranges survivent au crash, mettant à l'épreuve les habitants du village et leur pasteur, Dietrich, homme cultivé qui a étudié les sciences et la philosophie.
1349, le village est rayé de la carte. D'histoires en légendes, il devient Eifelheim, le lieu maudit où le diable s'est établi.
Aujourd'hui, Tom Schwoering, historien cliologue cherche à comprendre pourquoi Eifelheim n'a jamais repris vie. Ses recherches vont croiser de bien étrange manière celles de sa compagne, Sharon Nagy, cosmologue réputée.
Soyez d'ors et déjà averti, je vais ici hurler toute ma reconnaissance à Michael Flynn pour m'avoir sortie du marasme dépressif dans lequel m'avait plongé la rentrée littéraire. Tombant de Charybde en Scylla, j'avais ni plus ni moins l'impression que plus jamais je ne lirais quoi que ce soit susceptible de déclencher chez moi un fol enthousiasme. Erreur de ma part, bien évidemment. Il est vrai, que j'ai l'enthousiasme facile.
Ceci dit, dans ce cas précis, mon enthousiasme est à mon humble avis, tout à fait justifié. Eifelheim est non seulement un roman original, mais en plus superbement construit et passionnant. Rien de moins.
Original, il l'est par l'utilisation que fait l'auteur du Moyen-Âge. Habituellement, celui-ci sert d'ingrédient assaissonné à toutes les sauces par la fantasy médiévale. Il est beaucoup plus rarement utilisé par la science-fiction, et encore plus rarement par la hard science-fiction. Or, Michael Flynn parvient de manière étonnante à mélanger le 14e siècle et les technologies de voyage interstellaire tout en offrant au passage de très belles pages sur le choc des cultures, l'acceptation de l'autre, et la vie intellectuelle du Moyen-Âge.
C'est un roman infiniment intelligent, ne serait-ce que par le tableau qui est brossé du Moyen-Âge. On sent que Michael Flynn s'est documenté sérieusement. Jamais il ne fait de cette période le pseudo-âge de l'obscurantisme qui est un des clichés les plus répandus au sujet de cette période. Non, les hommes du 14e siècles n'étaient pas des barbares incultes et violents. Non, ils n'étaient pas des fanatiques enclins à pousser au bucher tout ce qui n'avait pas l'heur de leur ressembler. Cela, le lecteur le découvre à travers la chronique de la vie quotidienne d'un petit village de la Forêt-Noire, chronique qui aborde bien des aspects de la vie de l'époque: culture des terres, justice, vie religieuse et spirituelle, commerce, loisirs et fêtes, rôle du seigneur des terres... On est littéralement immergé dans la vie de cette communauté, attachante par bien des aspects et on frémit pour eux quand la peste d'invite à la fête. L'identification n'est guère difficile, ces hommes et ces femmes ressemblent par bien des aspects à ceux que nous pouvons croiser tous les jours, avec leur part d'ombre, leur bêtise pour certains, leurs peurs, leurs bonheurs.
Par contre, le fait qu'ils fonctionnent selon des schémas mentaux et sociaux qui nous sont presque totalement étrangers est aisément perceptible à travers la rencontre des oberhochwaldois et des extra-terrestres qui seront vite appelés Krenkens. Je parlerais un peu plus tard des tenants et aboutissants de cette rencontre. Elle est en tout cas le point de départ d'une confrontation des points de vue entre les communautés, et surtout, entre le pasteur Dietrich, homme cultivé et scientifique, et les Krenkens. Ce sont deux visions de la nature et de ses mécanismes qui s'opposent, reposant sur des conceptions extrêment différentes du monde, rationnalité scientifique d'un côté, rationnalité scientifico-spirituelle de l'autre, se rejoignant parfois, mais se heurtant souvent à une incompréhension profonde. De mêmes mots peuvent recouvrir des significations et des concepts extrêmement différents. Je rejoins Nebalsur ce point: par moment, les Krenkens nous sont plus compréhensibles que les humains. Preuve en est que bien des siècles plus tard, les humains ont les clés nécessaires (pour certains du moins) pour comprendre ce que les Krenkens ont laissé derrière eux. Eifelheim est un roman fourmillant, qui plonge en profondeur dans les arcanes de la pensée médiévale et de la science qui en découle. C'est passionnant de croiser la route de Buridan, d'Occam, et de voir confronter leurs idées à la conception du monde des Krenkens.
Le roman est rythmé par les oppositions: opposition entre Oberhochwald et les Krenkens qui s'y sont échoués, opposition entre Tom l'historien et sa compagne physicienne, opposition entre 1348 et nos jours, oppositions dans l'Eglise aussi, opposition entre les religieux et les scientifiques. Ce jeu constant permet d'introduire des éléments de réflexion sur la manière dont nous appréhendons le monde qui nous entoure et l'Autre. J'ai pensé par moment à la controverse de Valladolid qui aura lieu deux siècles plus tard, avec ce questionnement sur l'âme qui obsède Dietrich: lui accepte que ses étranges visiteurs aient une âme, et bien que différents des humains, puissent et doivent être sauvés. D'autres voient en eux des démons. La facilité n'est donc pas au rendez-vous. Les extra-terrestres ne sont pas acceptés si facilement, voire pas acceptés. du tout dans certains cas. Cela donne à la rencontre un aspect réaliste assez étonnant. Il y a sans doute quelques facilités dans l'aspect des krenkens, dans les technologies utilisées. Mais on voit petit à petit les relations entre les humains et les extra-terrestres évoluer, du rejet et de la peur à l'amitié et la connaissance, ou stagner au stade de la terreur. Aucun sentiment de superficialité ou d'irréalité: les liens se forgent au fil des épreuves partagées, des joies aussi. Et les tensions persistent. Eifelheim, raconte aussi de quelle manière des communautés très différentes peuvent apprendre à vivre ensemble, et combien les liens sont fragiles.
Seul bémol pour moi, les passages philosophies et scientifiques sont parfois un brin déroutant si on n'est pas en forme. Et la vie de Tom et Sharon bien moins intéressante que ce qu'il se passe en Forêt-Noire, même si j'ai bien compris l'intérêt de ces passages contemporains dans l'intrigue: ouverture sur le future de l'humanité, réflexion sur l'histoire et la manière dont les hommes font l'histoire, découverte du passé.
En dehors de ça, j'ai passé quelques jours de pur bonheur en Allemagne médiévale. Par pitié, ne vous arrêtez donc pas à la couverture absolument hideuse (encore que finalement assez bien trouvée)! Le contenu vaut la peine de passer outre!
On en parle sur Sci-Fi Universe, sur le Cafard Cosmique, sur ActuSF, chez Manu qui n'a pas trop aimé, d'Angua, chez Nebal, chez SBM.
Flynn, Michael, Eifelheim, Ed. Robert Laffont, 2008, 5/5
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