22.12.2009

N°6 - Atsuko Asano

 

N°6 est une ville où tout et chacun est à sa place et où les enfants aux capacités remarquables, comme Aster, sont éduqués pour former l'élite quelque soit leur origine. Mais à N°6, il ne suffit pas d'être surdoué pour être choyé, il faut aussi être un bon citoyen. Et un bon citoyen, Aster cesse de l'être la nuit où il vient en aide à un adolescent en fuite, Le Rat. Puni pour son acte d'incivilité, Aster est exclu de son école et doit quitter son existence protégée. Quatre ans plus tard, il est témoin de deux morts suspectes dues à une mystérieuse maladie. Pris pour bouc émissaire par la police de N°6, il est contraint à la fuite. C'est le moment que choisit Le Rat pour refaire surface et le secourir à son tour. Pour Aster, c'est la chute dans un univers inconnu et effrayant où tous repères et toutes certitudes sont balayés.

N°6 n'a rien de particulier, rien d'original. Oui, vous avez bien lu. Et pourtant, pourtant, à peine le premier tome terminé, vient une envie irrépressible de se jeter sur le tome 2 pour connaître la suite de l'histoire qui en compte 6. Le pire c'est qu'il n'est même pas possible de gémir que c'est trop injuste, que c'est encore une série à rallonge, le premier tome se lit en 2 heures et la suite sera sans doute aussi rapide à avaler! C'est qu'Atsuko Asano est diablement efficace! C'est court, mais dense! Dans ce premier tome, elle installe presque tranquillement cadre et personnages mais sans oublier d'instiller mystère, angoisse et interrogations. Qui est Le Rat par exemple? Et pourquoi est-il poursuivi par la police? Quel est ce mystérieux extérieur où sont relegués les parias? Qu'est-ce dont que N°6? La ville parfaite ou une prison dont es habitants ne sont pas conscients? Pour un lecteur averti, la trame se dessine et on se doute des chemins que vont prendre l'intrigue. Mais en même temps, l'auteur sait parfaitement jouer d'effets de surprise et on se demande de quelle manière elle va poursuivre son histoire!

C'est en tout cas une dystopie qui joue parfaitement sur les thème de la société parfaite, du contrôle écologique, de la soumission à l'autorité et de l'éducation tout en installant un suspense plutôt prenant. Il y a l'émergence de la maladie, la fuite d'Aster, mais il y a aussi toute une réflexion sur l'utilitarisme, notamment à travers l'éducation à laquelle est soumis Aster, spécialisées, centrée sur les besoins de la ville et de la société (sciences, ingénierie,...) confrontée à l'éducation du Rat dont la tanière contient un mur de livre assez impressionnant. Humanités contre science, la bataille s'amorce dans le premier tome et promet des moments intéressants dans les tomes suivants.

Asano, Atsuko, N°6, Rocher jeunesse, 2007, 4/5

20.12.2009

Le réveil des dieux - Fabrice Colin

 

"Au soir du 23 mars 1888, soit douze ans jour pour jour après l'invasion du Japon par l'armée de sa Majesté britannique, un cataclysme d'une ampleur inimaginable s'abat en quelques secondes sur la cité de Tokyo. Cette nuit-là, six mille habitants périssent engloutis. Ils auraient pu être dix millions. Voici l'histoire du jeune garçon grâce à qui le pire a été évité. Il avait trois jours pour retrouver son père : trois jours pour comprendre le monde et faire la paix avec son enfance. En vérité, il allait sauver la ville. Son nom était Errol Steel."

Uchronie de fantasy (enfin selon moi du moins, d'autres diraient que ça flirte avec le steampunk... ou avec encore d'autres trucs obscurs), Japon, kamis, sauvetage in extremis du monde (enfin, de Tokyo, mais nous arrêtons-nous à ce genre de détail?), ce roman de Fabrice Colin avait tout pour me plaire. C'est donc avec un certain enthousiasme et des attentes dues à ma bonne opinion de ce monsieur que je me suis lancée dans la lecture des aventures d'Errol Steel.

Résultat? Et bien, le moins qu'on puisse dire c'est que Fabrice Colin surfe sur la vague japonisante mais avec un talent certain: le Tokyo de 1888, qui devrait être celui de l'ère Meiji est un mélange entre Japon traditionnel, colonie britannique, technologies inhabituelles et magie. On y trouve pêle-mêle des anté-mages, hommes dont les capacités ont été modifiées par l'antelium, un mystérieux métal, des trams, des engins volants, des automates plus que perfectionnés, des sorciers, des esprits et j'en oublie. Le tout donne un univers qui sans être d'une folle originalité, éveille l'intérêt et donne envie de creuser l'envers d'un décor parfait pour les aventures de ce jeune anglais dont le destin est de sauver Tokyo des menées d'un complot qui réunit aussi bien des anglais que des japonais. C'est d'ailleurs là qu'intervient mon bémol quand au roman: le principe de départ est intéressant. Ce n'est pas un japonais qui est destiné à sauver Tokyo, mais un jeune anglais qui ne parle quasi pas un mot de japonais. Errol ne fait pas partie, à priori des gentils dans un histoire qui veut aussi amener ses lecteurs à réflechir sur la colonisation et la résistance à la colonisation, la manipulation politique et quelques autres choses. Or, alors qu'il est le fils de l'ennemi, c'est lui qui est choisit. Et qui va en quelque sorte, en se battant avec des japonais pour sauver la ville , devenir le produit de la cohabitation de deux cultures. Amenant par la même occasion des japonais plutôt enclins à se battre contre tout ce qui britannique à revoir leur position. Tolérance donc et critique de la colonisation. Mais la manière d'amener la chose est un peu tirée par les cheveux. S'ajoute à cela des rebondissements qui peuvent parfois paraître un brin artificiels et un rythme un peu hâché. Dommage.

Ceci étant dit, Le réveil des dieux est un roman qui se lit d'une traite, prenant et agréable à lire avec un beau panel de personnages plutôt bien croqués, de relations familiales et amicales complexes! Il plaira sans aucun doute aux ados! Pour ma part, malgré une légère déception, j'ai passé un bon moment! C'est du bon roman d'aventure!

Colin, Fabrice, Le réveil des dieux, Hachette, 2006, 3.5/5

10.12.2009

Felicidad - Jean Molla

"Pour tous les Citoyens de Grande Europe, le bonheur est un droit et un devoir. Il est garant d'une société harmonieuse et policée. A la demande du ministre de la Sûreté intérieure, le lieutenant Alexis Dekcked enquête sur une affaire de la plus haute importance. Des parumains, conçus pour servir les humains se sont révoltés et se sont enfuis dans les enclaves de Felicidad. Leur disparition est-elle liée au meurtre de leur créateur, Choelcher, le généticien génial ? Pourquoi le ministre du Bonheur obligatoire est-il sauvagement assassiné ? Dekcked peut-il avoir confiance en Majhina, la belle parumaine dont il est amoureux ? Son enquête va le conduire à des vérités qu'il n'aurait jamais dû mettre au jour.

Hommage à Blade Runner le nouveau roman de Jean Molla allie suspense et action. Entre polar et science-fiction, une histoire menée à un rythme haletant. Lecteur, ne vous laissez pas manipuler !
"

J'avoue avoir d'abord lorgné la quatrième de couverture d'un air méfiant. L'hommage à Blade Runner me semblait un brin appuyé. Et puis d'abord, Blade Runner n'a pas besoin d'hommage, non mais! Ce chef d'oeuvre de Philip K. Dick se suffit à lui -même! Et puis de toute mani_re, le polar ça n'est pas mon truc. Enfin ça, c'est ce que je pensais avant d'ouvrir un peu à mon corps défendant le roman de Jean Molla. Que dire... J'ai été embarquée! Parce que c'est effectivement un hommage réussi au merveilleux Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques? rebaptisé Blade Runner. Et que c'est par-dessus le marché un excellent roman.

Felicidad, la cité parfaite, celle où les citoyens sont heureux, parce que le bonheur est obligatoire et que l'on obtient tout ce que l'on veut... Enfin presque. Parce que comme toute cité idéale, Felicidad se contente de masquer ses failles, de reléguer aux marges ceux que le bonheur a abandonné en route. Cadre du roman, la ville est presque un personnage à elle toute seule. On l'explore sur les traces de Dekcked, naviguant dans ses ruelles, ses bars, ses terrains vagues, dans les zones réservées et au dehors. Dans ce décor glaçant se dessine petit à petit une société non moins glaçante. Le bonheur obligatoire... Éradiquer les conflits et les actes de violence ou de rébellion par une surveillance totale, répondre aux moindres besoins des privilégiés, remplacer les hommes et les femmes par des organismes génétiquements modifiés dans les tâches difficiles en en mésestimant les conséquences? Une société peut-elle atteindre au bonheur en suivant ce chemin? Sans doute non. En tout cas c'est ce que Jean Molla dit à son lecteur en racontant l'enquête de Dekcked sur ces Parumains en révolte. C'est un beau personnage, presque aussi beau que le Deckard de Dick avec son côté un brin bad boy et son amour interdit pour Majhina. Même s'il est au service du pouvoir, il est aux marges et navigue entre deux mondes qu'il connaît aussi bien l'un que l'autre, ne trouvant pas vraiment sa place. Son parcours permet une réflexion assez approfondie sur le concept d'humanité et les conséquences sociales, économiques, politiques et humaines des manipulations génétiques en même temps que sur la quête d'une société idéale, la propagande, et la responsabilité de chaque individu. A la fois manipulé et manipulateur, traqué et traqueur, il est contraint d'abandonner une vie somme toute confortable pour une lutte à laquelle il n'a pas cherché à participer. J'ai apprécié de ne pas avoir affaire à un héros sans peur et sans reproche! D'ailleurs, on ne peut pas dire que les personnages soient follement sympathique entre ministres véreux, parrains de la mafia et chercheur en génétique pour qui la fin justifie les moyens. Ils vont parfaitement avec Felicidad!

Avec tout ça, l'intrigue est rondement menée, l'hommage ne frôle à aucun moment la réécriture, le suspense est au rendez-vous et Molla excelle dans les intrigues politico-économiques qui forment le noeud de son récit. Tous les ingrédients sont réunis pour faire passer aux adultes comme aux adolescents un très, très bon moment de lecture. Qui devrait pousser à découvrir l'oeuvre de Dick! Heureux mortels qui allez tourner en bourrique grâce au maître!

Isil a aimé, SBM aussi, on en parle sur Noosfère.

Molla, Jean, Felcidad, Scripto, Gallimard, 2005, 5/5 


    

 

01.12.2009

Genesis - Bernard Beckett

Pour Anximandre, c’est le grand jour. Après trois années de préparation avec son tuteur Périclès, elle passe l’examen d’entrée à l’Académie, l’institution qui décide des destinées du monde dans lequel elle vit. Cinq longues heures d’un entretien plein de surprise l’attendent.
 
En voilà une surprise ! Au départ on fait la grimace : des dialogues, un univers science-fiction qui paraît ma foi fort traditionnel avec une héroïne adolescente. Et puis soudain, tout dérape. De questions en réponses, Bernard Beckett dresse le portrait d‘un monde qui a survécu à une sorte d’apocalypse : guerres, épidémies ont décimé la population terrestre, le seul bout de terre demeurant préservé étant l’île de ………….. Protégée par sa grande barrière maritime. Sur cette île où les grands principes de Platon ont été appliqués à l’organisation sociale, tout étranger abordant est considéré comme une menace immédiatement supprimée, l »’individu est nié au profit de la communauté et chacun vit selon la destinée que sa naissance lui a promis. Mais dans ce monde où tout est soigneusement contrôlé, un grain de sable va venir gripper les rouages. Adam, un soldat, va faire le choix de la révolte. Sa condamnation, participer au développement d’Art, une Intelligence Artificielle.
Quelques années ou siècles plus tard, Anaximandre raconte à ses examinateurs la vie d’Adam et les événements qui ont mené au Grand Dilemme, la fin de la société issue de la grande catastrophe.
Le choix du dialogue, du jeu de questions et réponses entre le candidat et son jury permet d’amener petit à petit les choses d’abord en jouant sur la tension inhérente à la situation d’examen, puis, petit à petit, par le récit des jours passés. Au fil des heures, on voit Anaximandre développer ses idées, perdre toute réserve, s’enthousiasmer et dévoiler de plus en plus d’elle-même. Beaucoup de philosophie dans tout cela : il est question de la définition de l’humain, de l’âme, de la désobéissance, des systèmes politiques t sociaux, de l’histoire, etc. Ce qui est le plus intéressant est de voir les conséquences pratiques de l’application de certaines idées.
Tout cela donne au final un roman au fond dense, développant une multitude d’idées et plein de suspense. C’est une introduction parfaite à la philosophie, une piqûre de rappel bienvenue aussi pour les plus grands. Sans doute un brin difficile pour les ados qui n’auraient aucune notion de philo, mais ils devraient pouvoir y trouver leur compte aussi, l’identification à Anaximandre fonctionnant fort bien. Il n’y a certes rien de bien nouveau dans ce roman, mais il est très bien troussé et vient complété parfaitement l’existence des classiques du genre comme La planète des singes ou Asimov pour ne citer que ceux-là.

Et pour la petite histoire, j'aime beaucoup la couverture française, là, c'est dit!

L'avis de Cuné.

 

Beckett, Bernard, Genesis, Gallimard jeunesse, 2009, 4/5 

27.11.2009

Riverdream

« 1857, sud des Etats-Unis. Abner Marsh, autrefois à la tête d'une compagnie navale prospère, ne possède plus que sa réputation d'excellent capitaine. Un soir, à Saint Louis, il reçoit une étrange proposition : Joshua York, un inconnu au teint pâle, lui offre la somme suffisante pour construire le bateau de ses rêves, à la condition de le prendre comme associé et d'accepter ses amis, son bord. Le rêve d'Abner devient réalité : le Rêve de Fevre surpasse en splendeur et en rapidité tous les autres bateaux à vapeur sur le Mississippi. Le voyage sur le Grand Fleuve commence, mais d'étranges rumeurs se répandent parmi l'équipage. Car Joshua et ses amis fuient la lumière du jour... »

Souvenez-vous du Trône de fer, ses multiples personnages, ses complots, ses fuites, ses guerres… Vous y êtes ? Oubliez tout ! Rien, mais alors rien à voir ! Très loin de la fantasy, Martin se livre à une réécriture du mythe du vampire sur fond de grands fleuves américains. S'il reprend certains aspects du mythe du vampire tel que Stoker les a figé, Martin les approfondit, les détourne et les modifie de manière brillante. A ses vampires, il donne une histoire qui remonte à la nuit des temps par exemple. Une histoire que Joshua cherche à écrire "scientifiquement', mais aussi des légendes et des mythes : la cité perdue des vampires, la vie avec les loups, etc… C’est passionnant de découvrir peu à peu ces vampires là et la manière dont ils ont traversé le temps.

De manière assez classique, Martin met en scène l’affrontement pour le pouvoir entre un vampire, Joshua qui pense la coexistence des vampires et des humains possible, et Damon Julian, le plus vieux des vampires qui ne voit dans la race humaine que du bétail. On est à peu de chose près dans le cadre d’une lutte de pouvoir qui ressemble à celle d’une meute : le dominant, Julian, voit sa place menacée par Joshua. L’originalité de l’intrigue tient à son cadre et aux personnages humains. Pas de Carpates, de villes de la vieille Europe mais les rives des rivières et des fleuves américains. La Fevre qui donne son nom au vapeur de Joshua et Abner, le Mississipi et ses ports, sa chaleur, l’ambiance poisseuse de la Nouvelle-Orléans, la vie des plantations et du Sud esclavagiste. Loin d’Autant en emporte le vent on plonge dans le Sud populaire, celui des voyous, des tenanciers de bars, des prostituées…  Et surtout, surtout, la vie sur le fleuve et les mœurs des mariniers. Abner Marsh ouvre les portes du monde de mariniers, des bateaux à vapeur et des histoires qui courent de vapeur en vapeur, parfois drôles, souvent terrifiantes. Mais bien moins terrifiantes que la réalité de Joshua et Damon.
Malheureusement, c’est comme si, fasciné par les deux univers qu’il fait s’entrecroiser, GRR Martin oubliait  de donner du rythme à son récit. C’est intéressant, passionnant, mais parfois un brin lent, voire ennuyeux. Ceci étant dit, les baisses de tension sont largement compensées par les scènes d’affrontement et le fonds du texte. Martin ne joue pas le folklore, juste une réalité sanglante et les rêves brisés de personnages attachants. Abner, si laid, mais loyal, intelligent, colérique et entêté. Joshua pris dans ses rêves et ses doutes, crispant de naïveté parfois... Petit à petit la tension monte et Martin ne cédant à aucune facilité, le dénouement laisse un goût amer encore que satisfaisant!

Bref, c'est indéniablement à découvrir!

Martin, GRR, Riverdream, Mnémos, 2005, 3.5/5

 

 

16.11.2009

Lombres - China Miéville

 

Il se passe des choses étranges dans la vie jusque là sans histoire de Zanna et Deeba. De gens bizarres abordent Zanna, une fumée épaisse semble la traquer, les parapluies se mettent à bouger... Et tourner la roue d'une chaudière les fait basculer dans Lombres, la ville où vont s'échouer toutes les choses perdues ou cassées, objets ou êtres vivants. Un univers merveilleux, loufoque, effrayant parfois qu'un nuage doué de vie, Smog, veut détruire. Une ville merveilleuse et loufoque qui attend la Schwazzy, celle qui pourra combattre le Somg... Mais les choses sont loin d'être aussi simples qu'elles le paraissent.

On pense à beaucoup de chose au tout début de Lombres. On pense à Alice au pays des Merveilles, on pense au Neverwhere de Neil Gaiman par exemple. Il faut dire que c'est facile: Zanna et Deeba passent de l'autre côté du miroir pour ainsi dire, entrant dans un univers curieusement distordu, où la magie et les choses les plus étranges sont légion et qui est une image distordue du Londres humain! Mais petit à petit, China Miéville se démarque en créant un monde bien à lui et une histoire qui se révèle, somme toute, assez originale.

Première chose à noter, Lombres est un roman pour adolescents publié par Le Diable Vauvert dans une collection adulte. Seule indice, la référence à la loi de 1949 et une citation de Wired sur la quatrième de couverture. Rien à dire à cela, c'est typiquement le genre de roman "pour jeune adulte" qui va plaire de 15 à 115 ans! Du moins si l'on est pas trop regardant sur le style un peu plat. C'est mon seul regret d'ailleurs. Je ne sais guère si cela est du à la traduction, à la volonté d'adopter un style d'écriture simple et facile, ou au style de l'auteur, mais j'ai trouvé que l'écriture ne servait pas suffisamment l'histoire racontée. Il y manque un petit brin de folie qui irait parfaitement avec les aventures de Zanna et Deeba. Et je n'ai pas toujours été convaincue par les jeux de mots et autres anagrammes qui rythment les pages. Ceci étant dit, si cela m'a chagrinée pendant quelques pages, j'ai bien vite mis mes réticences de côté pour partir avec enthousiasme à la découverte de Lombres!

 C'est qu'il est passionnant cet univers, délirant juste comme j'aime. Il est pourvu d'un Anti-Sol, un espèce de beignet dont le trou correspondrait au morceau qui s'est détaché et éclaire Londres, les girafes y sont des prédateurs, les fantômes tiennent registre, les mots peuvent y prendre vie... Quelque part, tout au long, China Miéville parle du pouvoir des mots et des histoires. Un de mes passages préféré se passe dans le royaume de M. Parroll, un despote qui créé des créatures à chaque mot qu'il prononce et qui les tient sous sa coupe puisqu'il leur donne sens. Avide de connaître de nouveaux mots pour obtenir de nouveaux sujets, il va perdre le contrôle de ses créations. Parce qu'on n'est jamais maître du sens des mots... J'ai aussi beaucoup aimé Obaday, le couturier qui habille ses clients avec des pages et des pages de romans! Et les bibiothécaires de l'extrême, qui risquent tout pour rapporter à leurs usagers les livres demandés et qui délivrent les livres... Allez savoir pourquoi, j'ai adoré ce concept! Et il y a le Smog, avide de tout brûler pour absorber avec la fumée tout le savoir du monde et devenir maître de tout! Il brûle le Smog, les gens, les maisons... Et par-dessus tout, il rêve de brûler le Puit Lettré. Tout le récit est sous-tendu par des inventions, des aventures qui soulignent l'importance et le rôle fondamental de la connaissance et des mots. D'ailleurs, j'en avait oublié le Grimoire, recueil de prophétie qui parle, qui recherche lui-même dans son index et qui se révèle chatouilleux et irascible!

Rien qu'avec ça, il y avait la matière d'un roman attachants. Mais ce n'est pas tout ce que l'on trouve dans Lombres. China Miéville a aussi choisi de prendre le contre-pied de toutes les histoires d'élu et de prophétie qui sont légion depuis quelques années. Certes, Zanna est la Schwazzy, mais ce n'est pas l'héroïne de l'histoire. C'est Deeba qui va tout prendre en main, et notamment la destinée de Lombres. De déductions en déductions, elle comprend le terrible danger que court la ville et part à la rescousse de ses amis, devenant au fil de ses aventures la Pas-Schwazzy qui va quand même sauver le monde! Au grand dam du Grimoire qui va se rendre compte qu'il y a quelque chose qui cloche dans ses prophéties! J'ai adoré cette idée et le personnage de Deeba, pas toujours courageuse, parfois un peu pleurnicharde, mais fermement décidée à tout faire pour sauver Lombres malgré la bande bizarre qui lui colle aux basques. Être une héroïne aidée d'un demi-fantôme, de quelques mots incarnés et d'un aventurier pour le moins volatile n'est pas une sinécure!

On peut aussi lire Lombres comme un roman écologique. Tout le monde admettra que c'est facile: une anti-ville où vont s'échouer tous les objets cassés et abimés, lesquels servent de nouveau comme matériel de construction par exemple, ou deviennent étrangement vivants! Quand au Smog, le grand méchant de toute cette histoire, il est composé de toutes les émanations toxiques de notre monde: gaz d'échappement, fumées d'usines... Et avide d'étouffer Lombres après avoir échoué à prendre le pouvoir à Londres au 19e siècle. C'est un ennemi terrifiant: rampant, rusé, et aidé par tous ceux qui voient un intérêt à s'allier avec lui et à produire toujours plus de fumée et de gaz sans se rendre compte qu'ils seront perdant à l'arrivée puisque le Smog ne se contrôle pas...

Au final, Lombres est un roman qui malgré de petits défauts, attrape son lecteur et ne le relache qu'une fois arrivé au bout de son histoire! C'est souvent drôle, parfois effrayant, en tout cas intelligent et intéressant, riche d'idées, et émaillé d'illustrations que j'ai personnellement trouvé réussies.

Pour la petite histoire, c'est le premier roman pour la jeunesse de cet auteur qui a été primé plusieurs fois pour ses romans adultes. Que je vais bien entendu maintenant lorgner d'un oeil intéressé, pour ne pas dire concupiscent.

Miéville, China, Lombres, Au Diable Vauvert, 2009, 4/5

06.11.2009

Le livre des choses perdues - John Connolly

 

Il était une fois David, un garçon de 12 ans qui vient de perdre sa mère et qui voit son monde basculer une fois de plus, une fois de trop quand son père se remarie avec Rose et qu'arrive dans cette nouvelle famille le petit Georgie. Mais David n'est pas n'importe quel garçon: il entend les livres murmurer et sa mère l'appeler, il voit un étrange bonhomme biscornu apparaître et disparaître. Et une nuit, alors qu'il vient de trouver un passage caché au fond du jardin, il découvre un drôle de monde, peuplé de personnages de contes et de monstres. Seul sésame pour en sortir, Le livre des choses perdues, conservé par le vieux souverain de cet étrange royaume. La quête de David va être longue.

Parfois, on tombe sur une de ces petites perles qui non contentes d'être follement enthousiasmante sur le principe, le sont aussi sur le fond. On aimerait d'ailleurs que ça arrive plus souvent, mais ceci est, comme dirait l'autre, une autre histoire. Revenons à notre Livre des choses perdues. L'univers créé par John Connolly est une jolie et terrifiante métaphore du chemin que tout être humain doit affronter en devenant adulte. David est encore un enfant quand sa vie bascule et qu'il doit affronter non seulement la maladie de sa mère, mais aussi le deuil, la culpabilité de ne pas être parvenu à aider sa mère à guérir, la colère de voir son père se remarier, la rancoeur et la jalousie quand arrive le petit Georgie. Les réactions et les souffrances de David sont décrites avec finesse et a propos, sans exagération ni misérabilisme.

C'est petit à petit que les choses dérapent. D'abord, il y a ces livres qui murmurent, puis la voix de sa mère qu'il entend, puis cette créature qui rôde dans la maison... Un autre monde se laisse entrevoir, dans lequel David va se retrouvé piégé. Un monde dangereux et cruel dans lequel la méfiance est encore le meilleur moyen de survivre. De fil en aiguille, David va faire la connaissance d'un garde-chasse, de Roland le chevalier en quête, croiser la route des Sire-Loups, plus tout à fait animaux et pas franchement humains, être piégé par une chasseresse cruelle, être mis dans le secret des sept nains et vivre pléthore d'aventures. Chaque rencontre, chaque mésaventure est une épreuve qui fait grandir l'enfant. Il apprend petit à petit à maîtriser sa colère,  à accepter la différence, le changement, la mort, il apprend la méfiance, mais aussi la confiance... Jusqu'au choix final qui va décider de son avenir. Céder à la rancoeur ou résister, deux chemins de vie différents symbolisés par le vieux roi et David. Le personnage du Bonhomme Biscornu, connu sous des noms divers est assez fascinant à sa manière. C'est une sorte de mauvaise conscience, un être qui joue sur les désirs secrets et inavouables et est, de ce fait, effrayant.

Tout cela sous-tend un récit passionnant où l'on retrouve au fil des pages les figures et décors des contes anciens. Pas les versions Disney où tout se finit bien, mais les cruels, les terrifiants, où les parents abandonnent les enfants, tentent de les tuer, où les sorcières mangent de la chaire humaine, où les maléfices provoquent les morts les plus atroces. Et puis il y a aussi les matérialisations des terreurs de David, la bête qui dévore tout sur son passage, les Sire-Loups... On frémit pour David et ses alliés. Mais l'humour n'est pas absent pour autant! Croiser la route de sept nains marxistes jusqu'au trognon et opprimés par une Blanche-Neige ébouriffante laisse un sacré souvenir et le sourire! Bref, John Connolly parvient à créer une ambiance et un univers très réussis. Le récit initiatique gagne à sa confrontation aux contes et rappelle par la même occasion le rôle initial des contes populaires et des versions des frères Grimm, de Perrault et de leurs contemporains et successeurs: métaphoriser les peurs et les dangers encourus par les enfants et les adultes. J'ai du coup bien envie de reprendre la lecture de Bettelheim et de relire ces contes que j'avais vraiment découvert à l'adolescence (Seigneur, La belle au bois dormant, je n'en ai pas dormi pendant une semaine!).

John Connolly n'est pas le premier à avoir raconté les aventure d'un enfant ou d'un adulte perdu dans un autre monde, pas plus qu'il est le premier à user du principe du conte détourné. On pense par exemple à Narnia, pourquoi pas à Pierre Bottero plus près de nous, à Orson Scott Card pour les adultes, et j'en oublie. Mais ce n'est pas parce que le principe est connu qu'il est impossible d'en faire un roman enthousiasmant et c'est que prouve John Connolly avec brio et originalité. Dommage cependant que la chute soit un peu facile et fasse retomber dans un univers cartésien... Mais bon, même Alice est rentrée à la maison, et Peter Pan n'est pas totalement parvenu à ses fins non plus... A moins que je confonde version Disney et textes originaux!

 

L'avis de Leiloona, celui de Fashion, de Cathulu, de Karine:), Cuné, Malice,...

 

Connolly, John, Le livre des choses perdues, L'Archipel, 2009, 4.5/5 

02.11.2009

Dracula l'immortel - Stoker/Holt

 

« En 1888, un groupe de six intrépides a réussi à détruire Dracula aux portes de son château de Transylvanie. Vingt-cinq ans plus tard, ils se sont dispersés mais le souvenir de cette périlleuse aventure où l’un d’eux a laissé sa vie les poursuit. Combat quasi mystique contre les forces du mal, vengeance d’amoureux endeuillés ou inextinguible jalousie : les raisons mêlées de leur acte continuent de perturber leur existence et la disparition du prince des ténèbres n’a pas apaisé leurs tourments. Une mort inexpliquée devant un théâtre parisien et un deuxième assassinat d’une effroyable cruauté au cœur de Londres vont réveiller la peur. Du Quartier latin à Piccadilly Circus, l’ombre de Dracula semble à nouveau planer… Les héros d’autrefois devront faire face à un ennemi insaisissable aux attaques sournoises ou d’une violence inouïe, mais aussi à leurs propres démons. De quoi brouiller les pistes et troubler les esprits, dans une intrigue menée avec maestria qui ressuscite le fantasme et la malédiction de l’immortalité. »


Il y avait de quoi avoir peur, mais cette suite au Dracula de Stoker se révèle être finalement une réussite. Dacre Stoker et Ian Holt ont fait plusieurs choix intelligents qui leur ont permis de rester relativement fidèles à l’œuvre originale tout en écrivant un roman qui ne se contente pas de rejouer les aventures de Van Helsing et de ses amis mis à la sauce 21e siècle.
- Première bonne idée, jouer le décalage avec Dracula et faire apparaître Bram Stoker dans le récit. Oui, oui, vous avez bien lu ! Bram Stoker est un des personnages secondaires de l’intrigue ! Celui qui en écoutant un des héros de 1888 a écrit un roman intitulé Dracula… Et qui dit roman, dit petits arrangements avec la réalité ! Du coup, le champ est libre : ce qu’on vécu les Harker, Arthur Goldaming, Jack Seward et Quincey Morris avec le docteur Van Helsing n’est pas tout à fait ce que l’on a pu lire dans Dracula. Avantage de la manœuvre et non des moindre, les personnages se font d’une certaine manière plus complexes. Sans doute parce qu’on les retrouve après une vie et loin de ce que l’on pouvait attendre pour eux. Dracula lui-même n’est pas le monstre décrit par Bram Stoker mais une créature bien plus complexe. J’ai vraiment apprécié la manière dont les événements du roman original sont vu sous un angle nouveau, la manière dont les personnages apparaissent. Là où ils étaient sujets au doute, à la souffrance amoureuse ou physique, au scepticisme, mais étaient quelque part moralement irréprochables, Dacre Dtoker et Ian Holt laissent la place à l’humain avec ses failles, ses ambiguïtés, ses rancoeurs sans être infidèles à ce qu’ils étaient plus jeunes. A cet égard, Mina est superbe, tout comme Seward d’ailleurs.
- Deuxième bonne idée, le récit n’est pas centré sur Dracula mais sur Elisabeth Bathory, autre personnage historique à la réputation sulfureuse. La dame est en effet connue pour s’être baignée dans le sang de jeunes femmes pour garder la jeunesse éternelle. De là à en faire un vampire, il n’y avait plus qu’un pas qui est allégrement franchi et qui évite de jouer au retour de la menace du grand ténébreux!
- Troisième bonne idée, choisir Londres comme cadre et de nouveaux personnages comme l’inspecteur Cotford (présent dans les notes de Bram Stoker) et Quincey Harker, devenu adulte et insupportable dans les certitudes de sa jeunesse.


L’intrigue se tient, et si on peut reprocher aux deux auteurs un style assez plat et quelques facilités (je dois dire que la brume rouge de Bathory m’a fait sourire plus que frémir), les 500 pages s’avalent sans coup férir et le suspense est bon. On peut évidemment regretter les infidélités à l’œuvre originale, le retour à un récit linéaire loin du choix épistolaire de Dracula. On peut également regretter avec un petit pincement au cœur ce côté roman gothique et victorien si savoureux. Il n’en reste pas moins que Dracula l’immortel est dans sa catégorie un bon roman qui se lit avec plaisir et qui sera peut-être un brin plus accessible à ceux que la littérature classique rebute. Le ton et la manière d'aborder les événements et les personnages sont résolument de notre temps. Mina Harker devient une suffragette rangée par exemple, la sensualité est plus clairement affirmée, voire affichée que dans la version 19e qui restait dans le non-dit. A mon sens cependant, ce n’est pas réellement une suite de Dracula, mais un roman de vampire différent dans le ton, reprenant les personnages de Stoker. On est un peu dans le même genre de démarche que les suites à Autant en emporte le vent et autres grands romans, pas mauvaises, qui reprennent les personnages et le fond du premier roman mais qui ne sont évidemment pas du même tonneau que les originaux! Ceci dit, aucune raison de ce priver de ce bon moment de lecture!

Emmyne a aimé, Tamara aussi, c'est un peu plus mitigé par-là et par-là! Le site officiel est !


Stoker, Dacre, Holt, Ian, Dracula l'immortel, Robert Lafon, 2009, 3.5/5

31.10.2009

Dracula - Bram Stoker

 

Cela ne devait être qu’une mission professionnelle, exotique, certes, puisque l’emmenant dans les Carpates, mais sans rien de particulier. Pourtant, au fur et à mesure qu’il se rapproche du château du comte Dracula, Jonathan Harker est pris d’un étrange sentiment d’angoisse. La faute sans aucun doute aux superstitions locales, à la peur manifeste des autochtones, à l’étrangeté du château du comte et à celle de son hôte qui se révèle petit à petit jusqu’à l’emmener aux portes de l’horreur et de la folie.
Pourtant, Jonathan survit et retrouve sa fiancée, Mina Harker qu’il épouse, sans savoir que dans son entourage, d’étranges événements sont survenus et ont touché son amie intime, Lucy. Gravement atteinte par une mystérieuse maladie, celle-ci décède sans que son fiancé Arthur Goldming, les amis de celui-ci, le docteur Jack Sewald et Quincey Morris, ni le célèbre professeur Van Helsing à qui il avait été fait appel en dernier recours puissent faire quelque chose. Mais Van Helsing sait ce qui a tué Lucy et va emmener Goldaming, Seward, Morris et les Harker sur la piste de quelque chose qui n’est pas censé exister : un vampire.
 
Si Bram Stoker n’a pas inventé le vampire, il n’en reste pas moins celui qui a créé, à partir du riche terreau antérieur (folklore, superstitions, travaux scientifiques et philosophiques, et oui), le mythe moderne du vampire. Et avec Polidori, LeFanu, et quelques autres, le père d’un genre dont le succès ne s’est jamais démenti. Autant dire que pour les amateurs de littérature vampirique, c’est un indispensable ! Vous me direz, il s’avère parfois que les indispensables sont diantrement enquiquinants pour ne pas dire littéralement soporifiques. Certes. Mais Dracula n’est pas seulement un indispensable. C’est aussi un très bon roman d’aventure.
Pour construire son intrigue, Stoker n’a pas utilisé un récit linéaire des événements, mais un ensemble d’échanges épistolaires, d’extraits de journaux intimes qui lui permet de croiser les points de vue de manière fluide et de donner un tableau progressif et complet des événements dont nos héros sont les témoins et les acteurs. Plus que cela d’ailleurs, c’est l’occasion d’une plongée dans leurs pensées intimes qui se révèle assez passionnante. Il faut dire que Stoker a choisit ses personnages : un futur lord ayant vécu moult aventures, un pistolero américain, un psychiatre, une jeune femme à l’intelligence acérée, un clerc de notaire qui cache sous des abords conventionnels un courage sans faille ! Et que dire du professeur Van Helsing et de ses connaissances pour le moins approfondies du monstre qu’ils traquent pour venger la pauvre Lucy.
Il est vrai cependant que le roman est empreint des conventions littéraires et sociales de son époque. Il n’est qu’à voir la place donnée à Mina Harker et la manière dont son intelligence est considérée comme masculine par ces messieurs… Et que Bram Stoker ne s’est pas franchement encombré de petites choses comme la cohérence. J’ai remarqué plusieurs petites bizarreries dans l’enchaînement des événements, et dans le comportement des personnages mais comme rien de tout cela ne nuit au plaisir de la lecture, ce n’est pas fondamental ! D’autant que ces quelques petites incohérences ne sont rien face au travail de titan accompli par l’auteur !
 
Mais revenons au vampire lui-même. Là où Stoker a fait date, c’est en fixant pour les siècles à venir les caractéristiques principales de ce monstre. Quelque part, quand on dit aujourd’hui qu’un roman réinvente le mythe du vampire, c’est au mythe version Stoker qu’on fait référence : le mort-vivant qui se nourrit du sang des vivants,  ne meurt pas, dont le pouvoir cesse au lever du soleil, qui peut se rendre maître de certains éléments, se faire obéir de certains animaux, se rendre immatériel, se grandir ou se rapetisser… Bon, autant mettre un extrait !
 
« Il est prisonnier, plus qu'un homme condamné aux galères, plus qu'un fou enfermé dans un cabanon. Aller là où il a envie lui est interdit. Lui qui n'est pas un être selon la nature, il doit cependant obéir à certaines de ses lois - pourquoi, nous n'en savons rien. Toutes les portes ne lui sont pas ouvertes ; il faut au préalable qu'on l'ait prié d'entrer ; alors seulement il peut venir quand il le désire. Son pouvoir cesse, comme d'ailleurs celui de toutes les puissances malignes, dès les premières lueurs de l'aube. Il jouit d'une certaine liberté, mais en des moments précis. S'il ne se trouve pas à l'endroit où il voudrait être, il ne peut s'y rendre qu'à midi, ou au lever, ou au coucher du soleil (...). Ainsi, tandis que le vampire peut parfois accomplir sa propre volonté, pourvu qu'il respecte les limitations qui lui sont imposées et se confine dans son domaine : son cercueil à lui, son enfer à lui, ou encore dans un endroit non béni (...) ; et encore ne peut-il se déplacer qu'à des moments bien précis. On dit aussi qu'il ne peut franchir des eaux vives qu'à marée haute ou lorsque la mer est étale. Et puis, il y a des choses qui lui ôtent tout pouvoir, comme l'ail, nous le savons assez ; comme ce symbole, ma petite croix d'or, devant laquelle il recule avec respect et s'enfuit. Il y en a encore d'autres (...) : une branche de rosier sauvage, posée sur son cercueil, l'empêche d'en sortir, une balle bénite que l'on tirerait sur son cercueil le tuerait et il deviendrait alors un mort véritable. Quant au pieu que l'on enfonce dans son cœur, nous savons qu'il lui donne également le repos éternel, repos éternel qu'il connaît de même si on lui coupe la tête. Il ne se reflète pas non plus dans les miroirs et son corps ne fait pas d'ombre. »

Une bien étrange créature qui donnerait presque (j'insiste sur le presque) envie par certains côtés de goûter à cette vie éternelle et qui reste terrifiant par d'autres. A travers elle, c'est toute un réflexion sur la mort, l'immortalité et la vie éternelle qui attend le lecteur. La non-vie est un état fascinant, d'autant plus fascinant qu'on ne trouve aucune explication à son origine et qu'elle est une figure de la liberté. Je vous rassure, je ne suis pas devenue folle! Il me semble simplement que malgré les limitations que lui impose sa nature, Dracula est plus libre que les humains, dans le sens où il est capable d'accomplir ce qu'il désire, et par là même, est destiné au mal. Plus de moral, plus de barrières sociales ou religieuse: juste la puissance et la force de l'instinct comme porte ouverte à l'horreur (séduction, meurtre, etc.). Le vampire serait presque une sorte de figure repoussoir ou catharsique. Ceci dit, je m'égare sans doute!

Je m'arrête là! Vous aurez deviné sans peine que j'ai aimé et que je compte bien poursuivre ma découverte de la littérature vampirique, à commencer par ces classiques que je n'ai pas encore lus!

Au prochain épisode, Dracula l'immortel!

 

Caro[line] m'a précédé!

 

Stoker, Bram, Dracula, Pocket, 2002, 4.5/5

23.10.2009

Thomas Drimm, La fin du monde tombe un jeudi - Didier Van Cauwelaert

"J'AI 13 ANS MOINS LE QUART
ET JE SUIS LE SEUL
A POUVOIR SAUVER LE MONDE
SI JE VEUX."

Dans une société sous contrôle total où le jeu règne en maître, un ado se retrouve détenteur d'un secret terrifiant, qui déchaîne contre lui les forces du Mal... et celles du Bien.
Tiraillé entre la femme de ses rêves et un vieux savant parano réincarné dans un ours en peluche, Thomas va découvrir, de pièges en rebondissements, l'exaltant et périlleux destin d'un super-héros à mi-temps.
Course contre la montre et voyage initiatique, cette aventure de Thomas Drimm, au suspense haletant et à l'humour féroce, a tout pourt passionner les lecteurs de douze à cent douze ans."

Ou comment Thomas se retrouve à assassiner un vieux professeur bougon à l'aide de son cerf-volant, à abriter ledit professeur dans son ours en peluche et à patauger dans les ennuis.

J'ai retrouvé dans ce premier tome des aventures de Thomas, les raisons pour lesquelles j'aime les littératures dites de l'imaginaire. Elles, plus que toute autres, permettent de parler de notre monde et de ses évolutions. Didier Van Cauwelaert ne se prive pas de ces possibilités. Le monde de Thomas est un véritable cauchemar: puce implantée dans le cerveau, contrôle et punition par déclassement social de toute transgression, pénalisation de tous les aspects de l'existence de la conception des enfants à la mort. Autant dire qu'on pense très fort aux puces RFID et à certains nombres d'événements. Ainsi qu'à nombre de classiques de la SF.  Ceci dit, si le fonds est riche de références et porteur de réflexion plus intéressantes les unes que les autres, il n'est en rien un obstacle au plaisir de la lecture: Thomas et le professeur sont des personnages attachants et leurs aventures s'enchaînent tambour battant, faisant penser à un feuilleton (ce que Thomas Drimm a été puisqu'il a été publié en épisodes sur téléphone portable cet été). Le premier est d'ailleurs un adolescents fort crédible dans ses petites crises et le second provoque quelques scènes pour le moins cocasses. Il faut dire qu'habiter le corps d'un vieil ours en peluche n'est pas de tout repos!

Il est vrai que j'ai eu un peu de mal à rentrer dans cet univers et à me faire au style de Didier Van Cauwelaert, mais une fois installée dans le récit, la lecture a été facile et agréable. Certes les ficelles se voient parfois un peu mais il y a du potentiel chez Thomas Drimm, et des choses tout à fait intéressantes qui donnent envie de savoir ce qu'il va bien pouvoir se passer dans le tome 2. Après tout, maintenant que le décor est planté, la lutte entre le Bien et le Mal va sans doute déployer toute la complexité qu'on aperçoit par moment dans les décisions que doit prendre Thomas et les mystérieux Nox et Noctis. Rien de révolutionnaire donc, mais après tout, en est-il besoin? Thomas Drimm est un bon roman d'aventure, le récit du passage à l'âge adulte d'un adolescent confronté aux dérives d'un monde qui permet de réfléchir au notre.

Merci à Paola, aux Editions Albin Michet et à Didier Van Cauwelaert pour sa gentille dédicace!
Van Cauwelaert, Thomas Drimm, La fin du monde tombe un jeudi, Albin Michel, 2009, 3.5/5

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