09.02.2010

Le roman de monsieur Molière - Mikhaïl Boulgakov

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Boulgakov est sans nul doute beaucoup plus connu pour son chef d'oeuvre Le maître et Marguerite que pour Le roman de monsieur Molière. Pourtant, pourtant, dieu sait que ce roman biographique, ou cette biographie romancée de cet immense dramaturge est un petit bijou qui mérite d'être lu, relu et lu encore.

C'est toute la vie de Molière qu'il déroule sous les yeux ébahis du lecteur, de l'adresse extraordinaire qu'il fait à la sage-femme qui accouche madame Poquelin aux derniers souffles de l'homme de théâtre qui aura marqué de son empreinte la vie culturelle de son temps et l'histoire française. On sent l'amoureux de Molière, de la littérature française. Impossible de ne pas se retrouver emporté par l'enthousiasme de l'auteur, par sa plume enlevée, drôle, tragique quand il le faut. Car il n'hésite pas à aborder tous les aspects plus sombres de la vie de Molière, ses relations amoureuses chaotiques, sa dépression, son attitude face à l'échec, faisant de lui un personnage pleinement vivant et humain. Il faut dire qu'avec une telle matière, il y a de quoi faire: la vie de Molière est faite d'amours contrariées, de dissensions familiales, il y a du suspense, des rebondissements inattendus, des drames et de grandes joies. Les anecdotes rendent le récit passionnant et vivant. Boulgakov assume parfaitement la position de narrateur, choisissant les épisodes qu'il veut conter. On croirait par moment l'entendre dire à voix haute son histoire, tenir son auditoire en haleine.

A cela s'ajoute une analyse extrêmement fine des relations de l'art au pouvoir.Il est beaucoup question de l'amitié étrange qui a lié Louis XIV à l'homme de théâtre. Le roi soleil fut rien de moins que le parrain d'un des enfants morts en bas âge de Molière. De là l'attitude de Molière face à ses détracteurs, ses audaces dans la dénonciation du pouvoir politique, religieux, ses moqueries envers les travers de ses concitoyens. De là aussi bien des malheurs et des déceptions, la peur de mal écrire, de déçevoir. Il y a la censure aussi, qui parfois tranche à vif. C'est passionnant de voir à quel point ces pièces qu'on étudie adolescents, auxquelles on sourit aujourd'hui ont pu provoquer le scandale en leur temps. Il faut dire que Molière n'y allait pas avec le dos de la cuillère. A relire ses textes, à les voir mis en scène, on se rend compte de la charge dont ils sont porteurs et de leur incroyable actualité. Les tartuffes, les précieuses ridicules, le bourgeois gentilhomme, l'avare, nous sommes susceptibles d'en croiser tous les jours.

J'ai dévoré les 283 pages du roman en trois heures, ne voulant pas abandonner Molière dans les événements grands et petits de sa vie. C'est un magnifique roman, une lecture passionnante et agréable qui donne envie de lire ou relire du théâtre, d'aller le voir pour rendre hommage à ceux qui savent si bien faire du monde une scène...

Chroniqué dans le premier podcast du Gang des LIT.

Boulgakov, Mikhaïl, Le roman de monsieur Molière, Folio, 1993, 5/5

06.02.2010

Les grands-mères - Doris Lessing

lessing.jpgDeux amies d'enfance, leurs fils et cette période trouble où la jeunesse brûle de tous ses feux. Cédant à leurs désirs, chacune entame une liaison avec le fils de l'autre.

J'avais entendu dire le plus grand bien de ce court texte de Lessing et c'est avec l'envie de découvrir ce texte fort et sulfureux de ce prix Nobel de littérature que j'avais ajouté à ma PAL Les grands-mères. Autant le dire immédiatement, c'est une déception, une grosse. Pas forcément sur le fond, que je trouve très intéressant, mais plus sur la forme. D'emblée, le style de l'auteur m'a agaçée. Froid, détaché, répétitif pour ne pas dire redondant par moment. J'irai même jusqu'à dire plat. Peut-être, sans doute, est-ce voulu, à moins que la traduction ne soit mauvaise. Mais du coup, difficile de s'investir dans cette histoire d'amour scandaleuse. Car scandaleuse elle l'est: chacune de ces mère devient la maîtresse du fils de l'autre, entrant dans une relation quasi incestueuse tant leurs relations ont été celles de parents proches. Il est beaucoup question dans le récit de la passion qui brûle, du parcours singulier de ces femmes superbes et intelligentes, du moment où il l'arrivée d'épouses brise les relations qu'elles entretiennent avec leurs enfants. C'est il est vrai une belle variation autour du thème du montré et du caché. Il y a la façade lisse et heureuse qu'elles et leurs familles offrent au monde, avec les fêtes, les sorties à la plage, la réussite scolaire, les malheurs surmontés avec courage. Il y a ce que les mauvaises langues soulignent: les hommes partis ou morts, cette relation amicale entre les deux femmes si intense qu'elle en devient louche... Et puis il y a l'inimaginable, tellement à l'encontre des tabous de la société que personne ne le perçoit, il y a les névroses des enfants et des mères, celles des pères qui toutes ensemble font une toile sombre, dure et amère.

A côté de toute cela, Doris Lessing explore la féminité et la manière dont elle se confronte à la vieillesse qui arrive, à des désirs qui ne sont pas moins forts et qui se heurtent à la nécessité de la sécurité et des conventions sociales. Il est intéressant de constater que par sa manière de le traiter, elle enlève tout côté sulfureux à son histoire, ne laissant que deux femmes et deux jeunes gens face à des désirs et des amours qu'ils ne peuvent contrôler. A aucun moment on n'a l'impression de quelque chose contre nature, ou "sale". Elle raconte une histoire d'amour, tragique et peu banale, mais une histoire d'amour. Celle des mères, et celle des épouses bafouée.

Dommage que Doris Lessing se sente obligée d'appuyer son propos. Les larmoiements de la serveuse aux premières ages du récit par exemple, la chute qui tombe un peu comme un cheveu sur la soupe. On a un goût d'inachevé et de baclé à la dernière phrase.

Sylvie a aimé, Stéphanie aussi. Pour le rest, BoB!

Lessing, Doris, Les grands-mères, J'ai Lu, 2003, 2/5

04.02.2010

Regain

Je gardais de Regain le souvenir flou d'une lecture scolaire, un peu fastidieuse, voire ennuyeuse, des paysages déserts, un drôle de bonhomme, une plume pas vraiment abordable. Il aura fallu que l'occasion me soit donnée de le relire pour découvrir, enfin, toute la beauté et la force de texte court mais incroyablement intense.

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En Provence, il y a des villages qui meurent doucement, où restent quelques irréductibles jusqu'à leur mort. C'est le cas à , où ils ne sont plus que trois, Panturle encore jeune, le vieux forgeron et la veuve du puisatier. Mais voilà qu'arrive Arsule, et avec elle, l'espoir d'un renouveau.

Regain est le dernier volume de la trilogie dite de Pan, dans laquelle Giono s'attache à explorer la nature, la Provence aride et venteuse. Après Colline et Un de Baumugnes, c'est à l'abandon des villages à moitié ruinés qu'il s'attache, une agonie à laquelle il avait assisté  dans sa jeunesse. De cette expérience, il tire un texte superbe. A travers l'histoire de Panturle et d'Asurle, il donne à voir et à sortir la Provence, l'immensité de ses espaces, comme à travers ce plateau qui précède Aubignane et donne le vertige, les forêts, les prés. Un monde dur, violent même dans lequel les hommes abandonnés reviennent à un état sauvage comme le fait Panturle qui finit par subir dans pouvoir contrôler quoi que ce soit le rythme des saisons. Il faut lire les passages où il est saisi, comme les bêtes, par la frénésie du printemps. Par sa manière de décrire décors et événements, Giono symbolise ce retour à la nature sauvage, ce basculement vers une sorte de mort. Avant le regain, la renaissance qui voit par la grâce de la femme, le retour à la civilisation. Il décrit aussi le désir, la peur, la sérénité retrouvée après la folie apportée par le vent, le blé qui pousse de nouveau et permet le retour à la vie. On suit pas à pas, petit événement après petit événement la renaissance du village et d'un couple improbable.

J'ai adoré me replonger dans cette ambiance, dans ce monde. Regain fait partie de ces romans qui vous emportent et qui vont droit à l'essentiel.

Tout simplement magnifique.

Giono, Jean, Regain, in Romans et Essais, Le livre de Poche, coll. Pochothèque, 1991, 4/5

 

02.02.2010

Les écus de messire Arne - Selma Lagerlof

Selma Lagerlöf est surtout connue pour son Niels Holgersson, adapté à toutes les sauces et considéré souvent comme un texte destiné aux enfants. C’est oublier un peu vite que ce Nobel de littérature 1909 a offert une œuvre considérable que j’ai commencé à découvrir par un texte court mais superbe: Les écus de messire Arne.

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Le pasteur Arne et sa maisonnée ont été massacrés par trois bandits. Seule a survécu la petite-fille du pasteur, dissimulée derrière le poêle. Pour accomplir la vengeance à laquelle sa sœur adoptive morte dans le drame l’incite, elle devra faire la part de son devoir et de son amour pour l’un des meurtriers.

 

Les écus de messire Arne est un texte aux aspects de conte moral et de tragédie.

En racontant l’histoire tragique d’Elsallil, Selma Lagerlöf décrit la Suède populaire, celle des pêcheurs, des paysans, où un pasteur est de noble naissance, où les croyances et superstitions populaires persistent. La crainte de Dieu y côtoie fantômes et manifestations surnaturelles sans que personne n'y trouve à redire. Il y a la neige, la glace, le vent, l’eau de mer gelée qui emprisonne les navires, les ports de pêche, les auberges, les mercenaires qui participent aux guerres que se livrent les rois du Nord. Ce pourrait être le 17e siècle, ça l’est sans doute. Peut-être le 18e, éventuellement le 16e siècle. En tout cas, les mercenaires écossais tentent de regagner leurs terres par voie de mer et sont prêts à tout pour survivre. Jusqu’à massacrer une famille. C’est par une nuit froide que le destin d’Elsallil se noue dans le sang. On pense par moment aux tragédies antiques, à celles de Shakespeare aussi : la jeune fille qui criait vengeance va tomber amoureuse du meurtrier des siens. Ce récit est celui d’une vengeance par devoir, d’un amour interdit par le sang qui a coulé, d’un sacrifice. Les morts dictent aux vivants leur loi et crient vengeance, aidés par la providence divine. Il n’y a guère de place dans tout cela pour l’individu et ses sentiments. Il y a des sènes fantastiques proprement hallucinantes : celle où Torarin le pêcheur se retrouve face à ceux dont il a vu les corps massacrés, ayant de nouveau toute l’apparence de la vie, celle où la sœur d’Elsallil à qui est revenue la mission de guider la jeune fille parcourt les rues du village, celle de la débâcle enfin permise par Dieu, les meurtriers ayant finalement payé le prix de leur faute… On croirait lire par moment un conte traditionnel. Chose amusante d’ailleurs, le loup est bien présent, celui du Petit chaperon rouge, le dangereux, celui qui menace les jeunes filles.  Mais il y a plus : la langue déjà, n’est pas celle du conte. Puis il y a ce déroulement parfait du récit, du drame à un dénouement qui n’a rien à envier aux pires des tragédies. Le point de vue alterne entre le brave Torarin et son bon sens et Esallil élevée comme une jeune fille de bonne famille, amoureuse aveuglée malgré le danger que tous autour d’elle dénoncent.

C’est une très belle histoire d’amour entre un homme qui croit trouver l’amour l’occasion de la rédemption et une jeune femme déchirée entre ses sentiments et son devoir. Atermoiements, déclarations, colère, tromperie, déception, haine, passion, remords, les deux amants vont subir de plein fouet la force des sentiments. Elsallil finira broyée par les devoirs qu’elle doit à Dieu et aux siens, par la faute de son aimé, la sienne qui est d'aimer et le prix qu'ils doivent tous les deux payer. La morale triomphe mais à un prix élevé, la vengeance humaine et divine étant bien plus puissante que les vertus évangéliques de pardon et de rédemption. Pas de rachat possible dans cet univers, juste la mort.

C'est un texte absolument enthousiasmant qui donne envie de découvrir l'oeuvre de cette auteur plus avant!

Lagerlöf, Selma, Les écus de messire Arne, Stock, 1989, 4/5

 

31.01.2010

Je mourrai pas gibier - Guillaume Guéraud

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Mortagne n’est pas bien grand, mais ce n’est pas pour autant que l’harmonie y règne. Entre ceux du bois et ceux de la vigne, les coups et les coups bas pleuvent tous les jours sauf celui où tout le monde fête la chasse. Car à Mortagne, on naît chasseur, et en tant que tel, on ne mourra pas gibier. Martial, lui, s’est échappé. Au bois qui était son destin, il a préféré la mécanique dans un internat et fuit ainsi son père qui meurt des poussières de bois respirées toutes sa vie, la violence de sonfrère et une vie toute tracée. Sauf que quand on sort des cadres, c’est un coup à se lier d’amitié avec Terence, celui qui a la tronche de travers, l’idiot du village. La victime désignée de tous les dérapages. Jusqu’à l’irréparable.

S’il y a un auteur pour la jeunesse qui a provoqué le débat, voire le scandale, c’est bien Guillaume Guéraud. Il faut dire que ce n’est par lui que passeront les jolis petits lapins roses des happy end. Guéraud, c’est du lourd, du poisseux, du violent. C’est la vie et ses atrocités, L’angoisse sans aucune tentative de l’atténuer. Le désespoir parfois. Se lancer dans Je mourrai pas gibier, c’est accepter de se prendre une claque, d’avancer avec l’estomac noué et d’en sortir le souffle coupé et vaguement nauséeux. Guillaume Guéraud pratique une écriture sèche qui va à l’essentiel et excelle à entrer dans la psyché de ses personnages. Martial, on le connaît de « l’intérieur », on découvre Mortagne par ses yeux. Sa lassitude, son désespoir, puis sa colère, le lecteur les vit avec lui. On s’approprie presque les mots de cet adolescent qui a laissé éclater sa haine et sa colère.

Personne n’est condamné au nom de quelque morale que ce soit dans ce roman. Il y a juste l’enchaînement dramatique qui mène à l’irréparable, les traditions d’un village où la violence est quotidienne, où l’ignorance fait des ravages, où ce qui est différent est rejeté aux marges et utilisé en bouc émissaire. Un village où un jeune adolescent sans problème devient un de ces tueurs fous. Sans jamais rien excuser, l’auteur décrypte les événements, les non-dits qui conduisent à vouloir se faire justice soi-même et au meurtre. Il décrit superbement la souffrance de se sentir différent, de décider de s’éloigner et de changer de vie. Il sait montrer par petite touche l’importance du milieu social, de l’éducation dans une vie.

Alors, oui, Je mourrai pas gibier est un roman violent. Mais c’est surtout un de ces romans qui font grandir parce qu’ils ouvrent les yeux.

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Le roman a été adapté au format roman graphique par Alfred qui offre là un magnifique album. Extrêmement fidèle au récit de Guéraud, il joue sur  le champ, le contre-champ, les décalages de temps et d’espace, rendant d’autant plus violentes, les quelques scènes qu’il a choisi de représenter. On y retrouve magnifiquement mis en image l’atmosphère lourde et noire du roman, les paysages autour du village. Le trait, brutal, est totalement en accord avec le récit et la colère de Martial. Mention spéciale à la couverture et à la quatrième de couverture qui résument en deux dessins et l’ambiance du récit, et l’histoire de Martial. C’est magistral, parfois même plus violent que le roman puisque mis en image. Plus violent, mais pas plus terrible tant imaginer peut parfois être pire que voir. Mais Alfred n’a pas hésité à dessiner les aspects les plus crus et durs de cette histoire, en des cases qui donnent envie de fermer les yeux.

L’un comme l’autre magistral et essentiel.

 

 

Guéraud, Guillaume, Je mourrai pas gibier, DoAdo Noir, Rouergue, 2006, 5/5

Alfred, Je mourrai pas gibier, Delcourt, 2009