18.12.2009

Le ciel au-dessus du Louvres - Yslaire, Carrière

 

Le Louvres a la très bonne habitude de donner carte blanche de temps à autre à un talentueux dessinateur de BD. J’avais adoré l’histoire un peu folle racontée par Nicolas de Crécy, j’ai donc sauté sur l’occasion de découvrir le travail d’Yslaire et de Jean-Claude Carrière sur un de mes musées préférés.
 
1793. La Révolution Française bat son plein, la Terreur s’annonce, le musée du Louvres ouvre ses portes. Dans deux des salles de l’immense château, David peint la Révolution. C’est à lui que Robespierre demande de représenter le concept d’Être Suprême qu’il vient d’inventer et qui sera célébré. Alors que le peintre chercher désespérément un modèle pour cet être suprême, Jules Stern, un jeune homme venant de Khazarie le trouble au point finir par l’obséder.
 
Bernard Yslaire et Jean-Claude Carrière ont choisi de s’intéresser à une période passionnante de l’histoire du musée du Louvres : le moment de sa naissance, au cœur des troubles et des violences de la Révolutions française. En quelques pages, ils croquent l’atmosphère ensanglantée des rues de Paris, la fièvre populaire, l’espoir immense qui porte la population et les dissensions qui commencent à déchirer les rangs des révolutionnaires et vont amener à la Terreur. Vingt chapitres successifs brossent par petite touche le portrait de la Révolution dans ses interrogations et ses excès. C’est passionnant de voir cela mis en image.

 


La période est vue avec beaucoup de pertinence, sans aucune pesanteur : on voit se dérouler la tragédie par le petit bout de la lorgnette, en partageant l’intimité de David et de ses proches dont Robespierre. Elle s’entremêle avec l’obsession grandissant de David pour un modèle, un très jeune homme mystérieux, Jules Stern, obsession qui va le mener au pire. Cet aspect de l’histoire est romantique, très romantique, tout en exaltation, en grandes envolées, en sentiments exacerbés. Et c’est ce qui, finalement,  m’a déplu. Ce n’est aucunement un reproche quand à la qualité du scénario et du dessin, juste mes goûts qui ne m’ont jamais portés vers le romantisme et, je crois, ne m’y porteront jamais. J’ai trouvé David l’exalté crispant, l’attitude des personnages parfois un peu outrée, les grandes envolées un brin pénibles.
Reste la qualité du dessin, magnifique, plein de détails, oscillant entre croquis et dessin achevé, avec pour seul regret un sentiment de « plat » en ce qui concerne les couleurs. Il y a des planches fascinantes, comme celle qui présente l’ouverture du musée du Louvres, qui montre l’accrochage des toiles, le fourmillement du public…On peut même jouer à reconnaître les toiles !


Et puis la réflexion sous-jacente, fondamentale, sur les rapports de l’art et du pouvoir. Après avoir été le peintre d’une élite, David devient le peintre de la Révolution : pour lui, la peinture doit être porteuse des valeurs de la République. Jusqu’à ce que Révolution et Terreur révèlent leurs failles et qu’il lui faille trouver un nouvel idéal pour assouvir son besoin d’absolu, un nouvel idéal qui se révélera aussi friable que l’ancien. Le suivre faisant face aux aléas de l'histoire est passionnant.
 

Au final ? Une belle balade dans les couloirs du Louvres et les méandres de la Révolution Française. A ne pas manquer !

 

Merci à Véronique pour cette belle découverte!
 

Yslaire, Bernard, Carrière, Jean-Claude, Le ciel au-dessus du Louvres, Futuropolis, Musée du Louvres, 2009, 3.5/5
 
 

14.12.2009

Histoire couleur terre

 

“(…) Un masque de rides recouvre le visage de ma mère Pareil à une toile d’araignée Mails il suffit de soulever le masque Pour retrouver sur ses joues le rose de ses seize ans. On devine les histoires entre rires et larmes qui ont jalonné sa vie, Pareilles aux sillons qui creusent les champs. Ce sont les souvenirs de nos mères Du temps où elles avaient seize ans… Voici le récit de leurs histoires aux couleurs de la terre…”
 
Ihwa vit seule avec sa mère veuve. Toutes deux vivent des revenus que leur apporte la petite auberge de village que tient la mère. Au fil des saisons et des années, les fils de leur histoire se tissent.
De la découverte de la féminité aux émois amoureux de l’adolescence et de l’âge adulte Kim Dong-hwa raconte avec beaucoup de douceur et de tendresse  la vie de deux femmes coréennes, mère et fille. Il croque ainsi avec humour mais finesse les états d’âmes féminins, utilisant la nature qui entoure le village pour traduire émotions et sentiments.
Et puis c’est aussi la vie quotidienne d’un petit village rural coréen qui se révèle au fil de pages : les ragots, les petits scandales. Veuve et tenancière d’une auberge, la mère d’Ihwa doit faire face aux rumeurs que suscite son statut et la liberté avec laquelle elle vit son amour avec un écrivain public itinérant.. Et puis il y a les mariages, les petits et es grands drames, bref, la vie. Au fil des trois tomes, Ihwa grandit, découvre l’amour, la souffrance qu’il apporte comme le bonheur avant de trouver enfin, le grand amour. C’est aussi une très belle vision des relations mère-fille : tout en amour, en complicité. La mère d’Ihwa lui transmet tout ce qui fait la vie d’une femme coréenne et la protège, la soutient.
Le trait de Kim Dong-hwa, très fin, sert à merveille l’atmosphère du village. Il m’a parfois un peu déroutée, presque déplu, mais sans jamais me donner envie de lâcher ma lecture. Parce que l’auteur parle à merveille de l’amour et de la place nécessaire qu’il tient dans toute vie. Qu'il décrit avec lucidité, mais aussi tendresse la société coréenne telle qu'elle a été et vue du côté des femmes, un peu les oubliées de l'histoire.

C'est une jolie série de trois albums, une lecture douce et agréable et une belle découverte du shujun coréen.

Kim, Donh-Hwa, Histoire couleur terre, Casterman, à partir de 2006, 3.5/5
 
 
 

04.11.2009

Fleep - Jason Shiga

« Un personnage se réveille d’un évanouissement, bloqué dans une cabine téléphonique inexplicablement entourée de béton. Armé de sa seule intelligence – il est visiblement très doué en mathématiques – ainsi que des quelques objets plus ou moins mystérieux présents dans la cabine, il tente d’élaborer un plan pour se sortir de là. Mais tout d’abord, où se trouve-t-il donc ? »
 
Fleep est une drôle de bande dessinée et un huis clos à la fois angoissant, absurde et réjouissant. Le personnage principal, Jimmy, pénètre de manière tout à fait anodine dans une cabine téléphonique, décroche, passe un appel, et se retrouve coincé dans une autre cabine, laquelle est entourée de béton… Ce n’est pas la seule bizarrerie : au bout du fil on parle une langue bizarre, l’annuaire et la monnaie ne sont plus les mêmes… Et pourquoi diable a-t-il un roman en russe dans sa poche alors qu’il ne parle pas un mot de russe ? Rien qui empêche notre héros de trouver petit à petit des solutions en utilisant trois pièces de monnaie, deux stylos bille du fil dentaire, une montre, des origamis en papier et quelques calculs.

C’est totalement improbable et pourtant, ça marche grâce à la logique sans faille dont fait preuve Jimmy et qui le fait aboutir à une chute inattendue. Une jolie preuve que la logique peut mener à tout !
J’avoue apprécier le style épuré et tout en rondeur de l’auteur qui excelle dans le dessin comme dans la construction de ses pages et rend parfaitement le sentiment d’enfermement et d’angoisse que peut éprouver ce pauvre Jimmy. C’est tout simple, court, en noir et blanc, c’est un bel objet et c’est excellent ! 

Shiga, Jason, Fleep, Cambourakis, 2008, 4/5

13.10.2009

Le vent dans les saules, Le vent dans les sables

C'est le printemps et tout le petit monde de la forêt bruisse d'activité et de bonheur. Abandonnant son grand ménage, Taupe le solitaire part en promenade. De rencontres en rencontres, se constitue autour de lui une petite bande de joyeux lurons. C'est le début de bien des aventures!

Voilà une série pour laquelle il est bien difficile de ne pas avoir un coup de coeur! Michel Plessix en décidant d'adapter le roman de Kenneth Graham offre aux amateurs de bande dessinée un petit bijou de bonne humeur et de tendresse. N'ayant pas lu l'original, je ne peux guère commenter la qualité de l'adaptation, mais peux, quoi qu'il en soit, crier bien fort l'immense plaisir que je prends à lire et relire les aventures de Taupe, Rat, Blaireau et Crapaud. C'est qu'ils sont attachants tous avec leurs lubies, leur amour de la vie et de la bonne chère, leur inébranlable amitié qui les pousse à tout tenter pour tirer d'affaire celui d'entre eux qui est en difficulté, bien souvent Crapaud, il faut le dire! Michel Plessix avec son trait tout en rondeur et en finesse, ses couleurs douces et tendres fait se dérouler sous les yeux du lecteur le petit monde de la forêt. Il y a des pages d'une immense poésie, d'autres d'une drôlerie incontestable avec de temps à autres de savoureux clins d'oeil. On prend plaisir à suivre les aventures et mésaventures de ces compères qui préféreraient bien souvent être restés confortablement à l'air dans leurs logis que d'être partis à l'aventure dans le vaste monde pour sauver Crapaud de sa passion délirante pour l'automobile! Évasions rocambolesques, accidents, promenades sous les arbres, batailles et autres bagarres ne manquent pas au fil des pages et on quitte Taupe et Rat avec une petite pointe de regret encore qu'on les sache revenus à leurs sylvestre amours.

Mais... C'est sans compter avec ce mystérieux rat bourlingueur et tatoué qui débarque non loin... Un rat bourlingueur dont la route va croiser celle de nos mais et les embarquer pour un nouveau voyage tout aussi extraordinaire, sinon plus! La faute à Crapaud évidemment qui a décidé sur un coup de tête, encore un, deprendre la mer. Et c'est reparti pour les aventures, du côté des sables cette fois-ci, avec un scéario qui rend justice aux personnages de Graham, et un dessin toujours aussi somptueux. Les décors sont détaillés, les couleurs intenses sans perdre de la douceur qui caractérisait Le vent dans les saules. Et il y a toujours cette pointe d'humour bien présente, notamment avec ces deux mouches qui se cherchent au fil des pages.

C'est un petit bonheur à déguster tranquillement au fond du jardin, ou au coin du feu dès que le besoin d'un peu de tendresse et d'air frais se fait sentir.

Tout cela chez Delcourt! Le vent dans les saules est disponible en quatre tomes ou en intégrale. Le vent dans les sables compte pour l'instant trois tomes.

Une interview de Michel Plessix ici!

22.09.2009

Croisière Cosmos

Un vaisseau spatial terrien parcourt la galaxie. Son but: découvrir, étudier et classifier chaque espèce extraterrestre existante. Mais un beau jour, la mission tourne à la catastrophe: l'ensemble de l'équipage disparaît. Seul reste un robot d'entretien déboussolé et un nombre certain de cobayes qui parviennent à se libérer. Commence alors pour eux une sacrée aventure racontée par l'un d'entre eux qui dresse une sorte de journal de bord.

Crétin. C'est le premier qualificatif qui me vient à l'esprit. Crétin et donc absolument hilarant et beaucoup plus profond que ça n'en a l'air. Olivier Texier a l'art et la manière de dérouler sans temps mort et avec pléthore de gags les aventures d'une bande d'extra-terrestres follement humains: souvent bêtes, parfois méchants, de temps à autres gentils en tout cas attachants. Tout ce petit monde se retrouve contraint et forcé de cohabiter dans un gigantesque vaisseau spatial qu'il ne s'agirait pas de faire exploser. Et si en plus quelqu'un pouvait trouver le mode d'emploi, on pourrait rentrer à la maison, merci. Quand au robot d'entretien, de quiproquos en quiproquos, il finit par être vénéré comme le libérateur qu'il n'a jamais été puisque lui, tout ce qui l'intéresse, c'est de terminer le ménage et de remettre les aliens dans leur cage des fois que les humains reviennent.

De chapitres en chapitre, on voit la petite communauté s'organiser, relever défis sur défis., appuyer sur tous les boutons et organiser un concours pour découvrir qui est capable de piloter ce fichu vaisseau spatial. Cohabitation, découverte de l'autre, conflits, mal du pays, attaques de pirates de l'espace donnent une intrigue qui prend le lecteur et l'amènent beaucoup, beaucoup trop vite à la fin de l'histoire. On aurait voulu que ça dure plus longtemps. Je délire peut-être, mais j'ai trouvé que sous l'humour un brin potache, il y avait quelques idées intéressantes sur l'humain, la tendance à la conquête et à considérer ce qui est différent comme un objet d'étude sans sensations et sans âme.

J'ai adoré les têtes impayables de extra-terrestres, mélange improbable d'hallucination et de clichés de science-fictions: tentacules, yeux globuleux et autres attributs traditionnels sont servis par un dessin en noir et blanc qui peut paraître simpliste les premières pages mais qui est finalement parfait et agréable. C'est un space opera en image extrêmement bien mené et drôle.

Bref, une fort sympathique découverte!

 Texier, Olivier, Croisière Cosmos, Delcourt, 2008, 4/5

06.09.2009

Seul en solo

Le célibat, c'est sympa. Enfin parfois. Parce qu'il y a les soirs où on se couche seule, le traiteur chinois, les copains qui demande toujours si on s'est enfin casée, les parents aussi, les cinés et les vernissages sans intérêt, les histoires d'amour sans lendemain...

Oxolaterre et Sophie Zuber racontent dans cette petite BD pleine de couleur et de peps le parcours d'une célibattante trentenaire. Un thème certes loin d'être original et qui revient périodiquement dans les Cosmo et autres revues féminies mais qui est traité là de manière fort sympathique: des personnages tout ronds, des couleurs vives, des pages qui croquent avec a-propos et humour le petit monde de cette demoiselle et son quotidien. On la suit dans les dîners de famille où elle est le nombre impaire, sur son canapé, dans ses crises de larme ou de nerfs, dans ses fous rires, chez les amis, avec les copains célibataires de toujours, bref, partout où peut mener la vie. On rit, on grince un peu des dents en se reconnaissant, célibataire ou non, dans certains gags, en tout cas, Sophie Zuber n'a pas hésité à introduire dans le monologue de sa petite héroïne une bonne dose d'humour et d'ironie.

Alors bien sûr tout est bien qui fini bien dans la béatitude de la vie à deux, mais cette nouvelle aventure n'est pas sans dangers, comme le rappelle une dernière page plutôt hilarante qui montre qu'on oublie bien vite les déboires de la vie de célibataire!

Une jolie découverte.

Quelques bulles pour vous donner une idée!

 

17.06.2009

Caroline... Non, Coraline!

Encore un billet que je vais attaquer par mon habituelle et quasi rituelle déclaration d'amour à Neil. Gaiman. Il est (peut-être) grand, (sans doute) fort, (très probablement) beau, et il est atrocement doué: fantasy urbaine, littératue jeunesse, comics, quelque soit le domaine que ce touche-à-tout explore, c'est réussi. Que celui qui n'est pas d'accord se risque à aller le dire à Fashion!

 Bref. Pourquoi revenir sur la question? Tout simplement à cause de la sortie concomitante de l'adaptation en bande dessinée et en film d'animation du fabuleux Coraline.

Coraline, je l'ai lu il y a un petit moment déjà. Cinq ans pour être exacte, en un temps où le mot blog n'évoquait pour moi qu'un mauvais film de science-fiction avec des bestioles vertes à huit têtes. Je me souviens d'avoir frisonnée, trembloté, frémis et glapis de terreur sous ma couette. Si, si, véridique, j'exagère à peine! Les boutons à la place des yeux, les âmes perdues, le chat qui parle, cet autre univers qui attend comme une toile d'araignée de pouvoir enferme ses proies... Proprement et délicieusement terrifiant. Vous comprendrez donc sans peine la pulsion qui m'a poussée à attraper la version bande-dessinée et à filer dans la plus proche salle de cinéma me plonger dans l'adaptation offerte par Henri Selick.

 

Commençons donc par la bande-dessinée publiée par Le diable Vauvert. Je dois avouer que j'ai été à la fois surprise, et un peu déçue à première vue par le dessin: très comic book, des couleurs un brin pâlichonnes, des personnages et des décors ultra-réalistes... Je m'attendais à plus de rondeurs et de couleurs. Puis, petit à petit, la magie a opéré, le dessin de Craig P. Russell m'est devenu familier. J'ai retrouvé la noirceur du roman, sa charge de peur. En fait, le réalisme du dessin, en ancrant l'histoire de Coraline dans le réel, la rend probablement encore plus effrayante. C'est une belle adaptation, fidèle au roman, servie par une belle édition au format et au papier agréables.

 

Rien à voir, mais alors rien à voir du tout avec le film d'animation. Une merveille qui m'a fait retrouver pour le coup tout l'émerveillement de ma lecture. Pourtant, Henry Selick fait des entorses à l'intrigue. Mais c'est pour mieux respecter l'esprit du roman et le rendre encore plus accessible. C'est sans doute un peu idiot, mais le fait est que le contraste entre le vrai monde et l'autre monde est une claque: Coraline vit avec des parents gentils, mais peu présents dans une maison et une région qu'elle ne connaît pas et où elle s'ennuie en attendant la rentrée des classes. Un univers un peu terne dans lequel sa vitalité et son imagination débordantes ne trouvent pas d'exutoires malgré la présence de voisins pour le moins étranges; l'autre monde lui... coloré, chatoyant même, rempli de l'amour d'une autre mère et d'un autre père qui ont certes des boutons à la place des yeux, mais qui lui cuisinent ses plats préférés et créent pour elle des jardins enchanteurs et enchantés. L'autre monde d'Henry Selick déborde de créatures, de trouvailles poétiques et esthétiquement superbes: fleurs animées, insectes géants qui servent de montures, pianos aux mains mécaniques, meubles aux formes étranges... Un monde qui a tôt fait de basculer dans l'horreur et l'angoisse.

On y perçoit bien toute la réflexion sur la famille et l'enfance qui sous-tend le roman et son adaptation en bande dessinée: Coraline comme beaucoup d'enfants, veut fuir un père et une mère qui ne s'occupent pas d'elle comme elle le voudrait. Son fantasme d'une famille meilleure, elle le trouve de l'autre côté de la porte, de l'autre côté du miroir où tous les voeux se réalisent. Sauf qu'elle se rend compte, très vite, qu'elle ne veut pas que tous ses voeux se réalisent, que l'autre mère avec son amour n'est rien d'autre qu'un monstre prête à dévorer "son" enfant pour le garder, l'enfermer dans sa toile (une séquence qui m'a coulée sur place mais que je ne décrirai pas plus avant). Une petite réflexion m'est venue à la vue du film que je n'avais pas eu à l'époque de ma lecture, ni à celle de la bande dessinée: cet autre monde, l'autre mère m'ont rappelé la figure de la fée, du petit peuple qui attirait les humains par leur image de perfection et de bonheur et des promesses de réalisation de voeux. Une tromperie qui menait à la mort le plus souvent. Réaliser ses rêves les plus fous n'est pas toujours une bonne chose, être heureux de ce que l'on a une meilleure garantie de bonheur. Dans l'autre monde il y a aussi cette part d'inconnu que recèle l'autre: parents, voisins, amis qui peuvent soudainement devenir étrangers et inquiétants. De là à voir dans Coraline une mise en garde comme l'étaient les contes d'autrefois...

 Quoi qu'il en soit, l'animation est somptueuse et vaut à elle seule le détour: réalisation image par image, poupées et décors réalisés de main de maître, inventivité et sens du rythme, c'est un véritable bonheur à ne manquer sous aucun prétexte!

 

 

15.02.2009

Ombres

Une épidémie de scorbut, une cloche qui se remet à sonner après des années de silence, des fantômes qui errent dans les rues de la ville. Quand les morts reviennent venger un naufrage causé par l'amour fou, la jalousie et la vénalité, brumes et mort viennent mettre en cause tout ce qui faisait la vie de Laurence, la jolie infirmière, et la lancent dans une quête qui sera dorénavant toute sa vie.

 

Ombre est l'histoire d'un amour fou, celui de Laurence pour Bernard, son ami et son amant, emporté par les marins du Solitaire, le bâteau fantôme. Seule solution pour le retrouver, se plier aux exigences de l'Ombre, un homme masqué qui vit figé dans le temps et qui cherche à réunir la cargaison du Solitaire, navire perdu par la faute de son armateur, jaloux de l'amour unissant sa promise et un marin.  Une cargaison qui contenait les reliques d'Ozbek, suceptibles d'apporter l'immortalité à ceux qui sauraient l'utiliser.

En fait, il est extrêmement difficile de faire un résumé complet de l'intrigue de ces sept tomes. C'est que ses fils se mêlent et s'entremêlent. On y trouve un navire fantôme, une ombre détachée de son maître, une divinité maîtresse du temps, un sablier porteur de mort, des fantômes, des sorcières, des esprits et des démons, des failles temporelles. Le tout donne une série à l'ambiance mystérieuse dont on se plaît à suivre les rebondissements et les révélations. 

L'Ombre cherche à exister par et pour elle-même, Laurence à rejoindre son amour perdu par-delà la mort. Seule solution, dominer le temps, et donc, se rendre maître des reliques d'Ozbek, de son sablier, du diamant et de ses os. C'est l'occasion de réflechir à ce qu'est l'amour, au désir d'immortalité des hommes et à leur peur de la mort.

La construction en elle-même est intéressante: de l'exposition des personnages et de l'intrigue à la quête de Laurence, chaque partie de l'intrigue se découpe en deux albums. Seul regret pour moi, un nombre finalement trop peu nombreux de tomes qui ne permet pas d'exploiter au maximum le potentiel du scénario.

Bref, un scénario riche, des dessins qui servent à merveille l'atmosphère de l'histoire, qui me laisseront un excellent souvenir.

Un article sur SFMag.

Ombres, Dufaux, Rollin, 7 tomes, Glénat

13.02.2009

Maus

Art Spiegelman, dessinateur et auteur américain underground décide de réaliser une bande dessinée sur la vie de son père, juif polonais qui a survécu à la déportation. Pendant de longs mois il va récouter le récit de ce vieil homme malade qui lui raconte la vie avant, les ghettos, son mariage heureux, la guerre et les camps de la mort, le miracle de sa survie et de celle de son épouse. L'occasion pour lui de commencer à se réconcilier avec l'histoire de sa famille et avec un père qu'il a tant de mal à comprendre.

On pourrait se dire qu'il s'agit d'un énième récit sur la Shoah, d'une bande dessinée étrange et hermétique, d'un récit autobiographique pas très alléchant en noir et blanc et très stylisé. C'est loin, très loin d'être le cas. Si Maus est au premier abord une oeuvre dans laquelle il est difficile d'entrer, elle a tôt fait de vous prendre dans ses filets. Art Spilegelman a pris le parti de faire des personnages de son histoire des animaux: les juifs sont des souris, les nazis des chats, les polonais des cochons. Le choix de représenter les différentes nationalités ou "races" par des animaux m'a interrogées. L'image du chat et de la souris qui sous-tend l'oeuvre est évidente, celle du cochon également. Mais est-ce une manière de ramener les hommes aux archétypes raciaux qu'ils étaient devenus à cette époque par la faute des théories nazies? Est-ce une manière de se distancier de l'insoutenable et de venir à bout de cette histoire familiale qui a empoisonné sa vie?

Maus n'est pas seulement l'histoire de la Shoah à travers la vie d'un individu. C'est aussi une réflexion sur ce que représente être l'enfant de survivants, sur la manière dont on peut appréhender et intégrer ces faits historiques qui ont marqué d'une empreinte indélébile les personnalités de ceux qui sont revenus des camps. Spiegelman raconte pourquoi et comment il en est venu à arracher à son père son histoire, comment il arbitre entre ce récit et l'image de ce vieil homme égoïste et avare qui lui gâche la vie. Comment il essaie d'intégrer cette histoire qui n'est pas la sienne mais qui définit tellement ce qu'il est au point de l'étouffer de la culpabilité d'être vivant quand les autres, comme son frère Richieu qu'il n'a jamais connu, sont morts dans ces conditions atroces.

 

L'aller-retour entre le présent du fils et le passé du père rend permet d'appréhender l'après. Le plus frappant dans tout ça reste l'absence totale de mélodrame: le père raconte de manière factuelle cette période de sa vie, n'essaie jamais d'embellir son rôle. Il raconte simplement à son fils ce qu'il lui a fallu faire et abdiquer pour survivre aux années de guerre en étant juif polonais. La simplicité du récit rend d'autant plus fort l'impact des images, et des faits. C'est dense, lourd, difficile à lire et c'est bien, parce qu'on prend le temps de la lecture, de la compréhension et de la réflexion. On prend de plein fouet l'horreur. Voir l'histoire à travers des destins d'individus et pas à travers les parcours de héros ou des faits bruts la rend vivante, touchante, révoltante comme elle doit l'être sans rien obérer de la rigueur nécessaire à ce genre de récit. Parce que c'est arrivé à des gens comme vous et moi, avec leurs qualités et leurs défauts et qui ne demandaient qu'à vivre tranquillement.

 Un grand classique de la bande-dessinée, certes, mais aussi une lecture indispensable et salutaire et un grand moment de BD.

L'article époustouflant de Céline,  la série de Catgirl, l'avis d'Emeraude.

 

Art Spiegelman, Maus, t. 1 et 2, Flammarion, 1994 5/5

12.02.2009

Pilule bleue

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Frederik aime Cati, Cati aime Frederik. Mais Cati est séropositive, tout comme son petit garçon...

 Pilule bleue est un roman graphique extrêment touchant. Pas de morale, pas de pitié ni de sensiblerie larmoyante, juste la vie quotidienne d'un couple presque comme les autres: Cati a un petit garçon qu'il faut apprivoiser, il y a les voisins, les copains, le travail, et presque en plus, la maladie qui s'immisce dans les failles et qui rend cet amour plus profond et plus vrai. Parce qu'il y a la mort qui rode, Frederik et Cati le vivent avec intensité, bonheur et angoisse. Frederik, le narrateur, fait partager ses pensées, ses doutes, l'admiration profonde qu'il ressent pour cette femme qui lutte contre la peur et contre la mort, contre la culpabilité d'avoir transmis à son petit garçon la mort en même temps que la vie. On prend plaisir à le suivre quand il raconte la première rencontre, le coup de foudre qui n'est pas réciproque, la vie qui éloigne, la redécouverte de l'autre, l'amour qui naît de nouveau, l'aveu de la séropositivité et les questions qui suivent. Avec pudeur et dignité, il montre de quelle manière il est parvenu à accompagner Cati et son fils.

 Ses réflexions sur la vie, la mort, la maladie et le sens de l'amour sont d'autant plus percutantes qu'elles font partie d'un choix de vie qui est loin dêtre facile.

C'est une belle histoire qui démythifie la séropositivité en douceur dans une veine autobiographique parfaitement maîtrisée. Peeters sait parler de ses interrogations, de ses doutes, de ses peurs et de la maladie qui guette avec humour et une certaine légéreté qui rappelle que les séropositifs sont des gens  qui ont droit au bonheur comme les autres. 

 Bravo monsieur Peeters pour cette oeuvre superbe, touchante et utile.

L'avis de Laurent, de Cathe.

Frederik Peeters, Pilule bleue, Atrabile, 2001, 200 p.

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