29.07.2009

Ravel

Ravel, compositeur de génie et génie complexe. Jean Echenoz revient sur les 10 dernières années de sa vie et sa lente déchéance.


Critiques dithyrambiques, citation dans le roman de Laurence Cossé Au bon roman comme un de ces bons romans essentiels, il n’en a pas fallu plus pour que je me décide à aller regarder de plus près ce court roman racontant un compositeur dont le Boléro a écorché les doigts de la violoniste que j’ai été dans une autre vie.
J’avoue, arrivée là une certaine perplexité. De la légèreté et de l’humour évoqués par Pierre Assouline je n’ai rien perçu. De l’ironie par moment, oui, mais pas d’humour. Un malaise même en suivant Ravel dans ses œuvres.
J’ai plutôt été frappée par le style fluide et sobre, par le détachement, presque l’indifférence de la plume allant de paire avec la personnalité de Ravel.
Un drôle de bonhomme celui-ci : un génie certes, mais un homme en décalage, perpétuellement indifférent à l’autre, égoïste forcené, ennuyé par la vie quotidienne et ceux qui y transitent, pas franchement drôle sauf quand il fait la fête et grand angoissé. On voit le monde à travers son regard et on lit le monde à travers son regard. En soit, c’est révélateur d’un tour de force. D’autant que cela permet de suivre presque « de l’intérieur » les sommets d’une gloire génératrice de doute, puis les premières atteintes de la maladie, le monde qui se désagrège petit à petit jusqu’à ne plus recéler qu’angoisse et douleur tout en n’en révélant pas plus que nécessaire de l’intimité de l’homme.
 
Mais difficile du coup de s’attacher à ce Ravel, et d’entrer pleinement dans la narration. Je suis restée en surface, sans m’ennuyer, mais un peu désarçonnée par cet étrange objet littéraire qui loi d’être un panégyrique et une biographie, nous parle tout simplement d’un homme qui va mourir.
 
Une expérience intéressante.
 

Les billets, de Pierre AssoulineSébastien Fritsch, Caro[line]Mimienco,...

Jean Echenoz, Ravel, Ed. de Minuit, 2006, 3.5/5 
 

27.07.2009

Le dernier amour

« Imaginez. Il ne vous reste que deux jours à vivre. Qu'est-ce qui est préférable ? Finir tranquille dans l'ennui qu'aura été toute votre vie ? Ou bien, si vous êtes musicien, comprendre enfin pourquoi votre musique vient d'être huée et, dès le lendemain, rencontrer celle qui devrait être votre dernier amour ? »
 
Rien de plus, rien de moins. Un superbe premier chapitre sur un concert, retranscrivant merveilleusement l’ambiance d’un concert classique ouvre le récit. Dès lors, le ton est donné : une écriture sobre, mais évocatrice, syncopée et musicale suit les derniers instants d’un homme qui sait qu’il va mourir. C’est un récit déconcertant au premier abord, tranquillement séducteur, pudique surtout et sensuel. Avec une grande économie de moyens, Christian Gailly raconte une agonie, et la vie qui résiste malgré tout. On ressent la fatigue de cet homme, son chagrin et sa volonté de vivre encore un peu, son bonheur de sentir et ressentir. On ressent aussi la souffrance de l’épouse, mise à l’écart, acceptant par amour la volonté de l’autre de mourir seul, l'envie d'aider de l'inconnue et l'incompréhension de son époux. En quelques heures et en quelques rencontres, c'est tout un univers qui naît.
 
C’est juste beau.

Christian Gailly, Le dernier amour, Ed. de Minuit, 2004, 4/5

25.07.2009

La joueuse d'échec

Naxos, la chaleur et la mer, la beauté d’une île des Cyclades. Sur cette île, Eleni, épouse et mère, femme de chambre dans un hôtel vit une vie tranquille. Jusqu’au jour où elle heurte dans la chambre de touristes français un échiquier. A compter de ce jour, le damier va occuper ses pensées au point qu’elle va outrepasser les traditions et apprendre les règles de ce jeu réservé aux hommes. Mais on ne brise pas les règles sans risque. Eleni va l’apprendre à ses dépends.
 
Que voilà un joli conte sur le pouvoir des échecs et l’émancipation d’une femme ! Eleni est une femme parfaite, du moins aux yeux de son époux et de ceux qui l’entourent. Bonne épouse, bonne mère, employée fiable, rien ne semble pouvoir infléchir le cours d’une vie toute tracée. Et pourtant ! Son amour des échecs va l’amener à défier les traditions et les codes d’une société fermée, où chacun connaît chacun et où le regard de la communauté est le plus sûr moyen de maintenir ses membres dans le droit chemin. Bertina Heinrich dépeint ce défi avec humour et légèreté en offrant une galerie de personnages attachants : Eleni bien sûr, mais aussi Paris, son époux un brin macho et faible, l’Arménien au bon sens imparable, Kouros le vieux professeur, Costa le pharmacien bougon, Katarina la langue de vipère… Tout un petit monde qui s’agite, se déchire et se rabiboche, se regarde et prend partie dans une guerre conjugale qui se veut sans merci et voit un échiquier soigneusement dissimulé das un congélateur.
Paris aime Eleni, mais il est incapable de concevoir ses besoins et ses désirs. Or, en découvrant les échecs, Eleni s’est découverte et a pris progressivement conscience de ses capacités et de sa propre valeur. Elle a eu besoin d’un espace de liberté que la société dans laquelle elle vit lui refuse. Son combat donne une histoire fluide, agréable, drôle aussi, très sympathique et attachant. Une parfaite lecture de vacances.

Bertina Heinrich, La joueuse d'échec, Liana Levi, 2005, 3.5/5

24.07.2009

A cheval!

Brûlantes retrouvailles                                                      

 

Pour ce premier billet Harlequinade, je tenais à présenter un roman qui a fait l'année dernière le bonheur d'une partie de la blogosphère en une étude comparative de haut niveau avec un de ses petits frères. Ce sera donc Brûlantes Retrouvailles vs Le premier amant en avec pour fil conducteur le milieu de l'élevage américain et la galipette. Parce que nous le valons bien. Et parce que Stéphanie a proposé que nous parlions ensemble de ce chef d'oeuvre intergalactique. Pour voir ce qu'elle en dit, il faut filer par là!

Le pitch tout d'abord, car autant savoir bien chers aventuriers, où nous mettons les pieds: mais serez-vous capables de déterminer qui est qui? Ceux qui savent sont priés de se taire et savent fort bien que je sais qu'ils savent que je sais qu'ils savent. Oui, tout à fait.

"Elle est jolie, Becky, et pas prude du tout. Mais parce qu'elle travaille comme un homme et avec des hommes, les garçons ont fini par la considérer comme un des leurs et oublier qu'elle est une fille... Résultat, ils sont toujours d'accord pour lui filer un coup de main mais ne pense jamais à elle comme copine de disco. Alors, elle se voit déjà vieillir en célibataire désséchée. Et si elle se tournait vers Woody pour redevenir une femme et dire adieu à sa virginité? A trente-quatre ans il est au top de son charme, il est expérimenté, et le connaître depuis l'enfance la met en confiance pour lui demander... Quelques leçons de séduction? Et même quelques leçons de sexe? Après tout ce serait un bon début non?"

 "En revoyant Jake Reynolds, l'homme qui l'a trahie dix ans plus tôt, Nora MacLeod se jure d'être forte, fidèle à sa réputation de femme froide. Le désirer de nouveau serait humiliant, et l'aimer, dangereux. Jake est le seul qui ait réussi à la faire fondre, avant de la plaquer sans ménagement. Mais Jake, plus beau et plus séduisant que jamais, semble bien déterminé à la reconquérir. Et puis il a changé. Le jeune homme d'autrefois, un peu " chien fou ", inconséquent, égoïste, a mûri. Aujourd'hui, c'est le plus attentionné des soupirants et il a l'air sincère. Combien de temps résistera-t-elle ? Combien de temps faudra-t-il pour que la passion et l'amour l'emportent sur l'orgueil et la peur de souffrir ? "

 Alors? Non? Toujours rien?

La réponse alors?

D'accord, la réponse: la quat' de couv n°1 appartient au Harlequin, la n°2 au J'ai Lu.

Bref.

Allons-y donc.

Nous avons d'un côté une courageuse jeune femme qui tient seule son ranch. Nous avons de l'autre une courageuse jeune femme tentant seule son ranch à la force du poignet qu'elle a musclé. Toute ressemblance n'est que le fruit du hasard, leurs soupirants n'étant certes pas du mmême gabarit. Pour l'une un flic ténébreux revenant au pays, pour l'autre, un propriétaire terrien milliardaire et aventureux. Nos deux héros ont cependant en commun leur amour du risque et leurs difficultés à faire la conquête de leur belle. Comme quoi, être grand, fort et viril ne vous met pas à l'abri d'atroces déconvenues. Et ce ne sont pas les dollars qui vont arranger la situation!

Un billet à venir confirmera que tout roman harlequin ou affilié qui se respecte fonctionne sur les mêmes schémas et avec peu ou prou les mêmes personnages: le docteur, le séducteur impénitent, et last but not least puisque c'est après tout le fond de commerce (soyons clairs, le destin du méchant séducteur ne nous importe que peu pourvu qu'il finisse mangé par les piranhas), les jeunes femmes courageuses tenant seules un ranch sans rien perdre de leur féminité (ou presque).

Nous voilà déjà avec une certaine typologie des personnages:

- les jeunes femmes sont: jolies mais ne le savent pas forcément; atrocement mal à l'aise avec les toilettes et préfèrent de loin jean et chemises à carreau sauf quand il s'agit de mener une entreprise de séduction à la manière d'une entreprise de BTP; décidées, voire tétues; parfaitement aptes à faire tourner en bourrique leurs prétendants; d'une sensualité certaine encore que parfois inconsciente.

Nous avons dans ces deux romans une remarquable étude des relations homme-femme à la fin du 20e siècle. Ces dames sont fortes (certes), mais sensibles et romantiques (sous la couche de poussière se cachent des trésors de douceur féminine). Elles n'aspirent qu'à se débarasser d'un encombrant célibat qu'elles assument néanmoins (vous noterez qu'on ne peut être que célibataire et désséchée). Bien que maladroites dans les jeux de la séduction, leur naturel leur gagne les coeurs les plus endurcis. Dans un des cas qui nous intéressent, la maîtrise de matières plus sensuelles est un plus indéniable.

- Pour ces messieurs, il suffit d'être grand, fort, beau, viril, taciturne et courageux. Et d'une inénarrable maladresse dans les relations à la gentes féminine. Des trésors de sensibilités et d'amour débordant se cachent sous leur rudesse naturelle et leur incapacité à saisir toutes les subtilités de l'âme féminine. Pas moins. Heureusement ceci dit parce que si en plus d'être grands, forts, virils, taciturnes et courageux, ils étaient efficaces, on se demande s'il y aurait une intrigue! Parce que c'est pas pour dire, mais c'est quand même là que le bât blesse!J'irai jusuq'à dire que chercher une intrigue dans le harlequin, c'est comme chercher une aiguille dans une botte de foin mais on va me taxer d'être mauvaise comme une vache qui s'est levée du mauvais sabot!

Ahhhhhh, l'intrigue!! Non, je ne parle pas de l'histoire d'amour et des brûlantes galipettes. Je parle de l'intrigue. Car nous sommes bien d'accord, pour qu'un beau flic ténébreux ait sa place dans l'histoire, il faut bien qu'il y ait une enquête. Et pour que la réputation d'aventurier du sublime propriétaire terrien ne repose pas sur du vent, il faut de l'aventure. Nous avons donc dans Brûlantes retrouvailles de dramatiques vols de bétails, et dans Le premier amant, une princesse européenne sauvée de son horrible cousin par le Club de l'éleveur texan. Non, je n'invente rien. C'est follement palpitant. Ce qui l'est encore plus est sans conteste qu'aucun des deux romans ne donne la solution aux énigmes qu'il pose. Nous ne saurons jamais qui a volé le bétail (argh), pas plus que nous ne saurons si le vil prince Ivan surprit à traîner en la bonne ville de Royal aux trousses de sa royale cousine parviendra à ses abjectes fins (lui faire la peau, l'épouser, lui piquer sa couronne, rayer la mention inutile). Ah oui, et nous aurons toujours un des membres de ce très select club en goguette quelque part en Europe avec les deux neveux orphelins (on soupçonne le vil prince Ivan de s'être débarassé des parents, c'est dur d'être un méchant séduisant et vil) de la ravissante princesse dont, sans nul doute, le prince Ivan s'est débarrassé.

Heureusement, il y a de la galipette pour oublier un peu l'horrible frustration de la lectrice qui escomptait avoir des réponse à ses pressantes interrogations existentielles sur la royauté en Europe et le vol du bétail (avec ou sans bandana, telle est la question). Attention cependant, la collection Passion intense d'avère en la matière beaucoup plus prolifique que la Rouge passion, du moins à première vue. Il va falloir que je me procure au moins un autre titre de chacune de ces collections pour en être certaine. On a l'esprit scientifique ou on ne l'a pas.

Galipette donc. Effectivement, Brûlante retrouvailles démarre sur les chapeaux de roue avec une scène introductive à cheval qui est restée un modèle du genre pour toutes celles qui ont eut le courage de se lancer dans cette instructive lecture. Quand au reste, mamma mia! Il faut croire que l'élevage et l'enquête policière sont des activités guère épuisante vue l'énergie qui reste à nos protagonistes pour s'envoyer gaiement en l'air! Il y en a d'ailleurs pour tous les goûts, la passionnée Nora n'étant pas sectaire: du sauna au 4x4 en passant par le hall d'entrée et les murs (parfois la galipette s'apparente à de la GRS, le sport se cache définitivement dans les endroits les moins attendus)! Bon, il faut dire que notre héroïne n'est pas une oie blanche, ce qui aide. A côté, la pauvre Becky est une pucelle effarouchée. Ce qu'elle va rester pendant environ 178 p. avant de se retrouver dans l'écurie pour des activités de loisir. Il n'y aura qu'une galipette supplémentaire avant la fin de leurs aventures et un mariage en grande pompe. Pauvre âme.

 

Enfin... Nous en apprenons quand même beaucoup sur les moeurs texanes et presque texanes:

- il y a des méchants qui jouent au course;

- il y a des crétins qui perdent leur maison pour acheter des étalons;

- il y a des compétitions de rodéo;

- il faut réparer les barrières;

- il faut chasser les coyotes;

- il faut se méfier des voleurs de bétail;

- des fois il y a des saunas dans les ranchs;

- il n'y a pas que de riches rancheros, il y a aussi des rancheros (rancheras?) pauvres et méritants;

- on danse de la country là-bas.

Sociologiquement inestimable, n'est-ce pas?

Ceci dit, amis aventuriers, j'admettrai avoir passé un intense moment de poilade avec Brûlantes retrouvailles et avoir quasi guéri ma crève pré-vacances avec Le premier amant. Je vais faire un billet sur les vertus thérapeutiques du harlequin je crois.

 

McCray, Cheyenne, Brûlantes retrouvailles, J'ai Lu, coll. Passion intense, 2008, 186 p.

Moreland, Peggy, Le premier amant, Harlequin, coll. Rouge passion, 2004,

21.07.2009

L'ombre de l'oiseau-lyre

 

Adénar vit sur Glabris, la planète des songes, où la magie fait partie du quotidien. Les habitants y contrôlent leur mémoire et l'évocation des souvenirs est un art majeur. Seulement, Adénar souffre d'un mal étrange: il a perdu son âge et va devoir quitter son monde pour se rendre sur Ardis, et tenter de la retrouver.

Mais rien n'est jamais simple, son voyage s'achève sur Daemonia, une drôle de planète où la magie n'existe pas et où son existence et sa vie sont des contes pour enfant.

L'ombre de l'oiseau-lyre est un drôle de roman: un brin de merveilleux, une pincée de science-fiction, un saupoudrage de fantasy, un doigt de fantastique, une goutte d'enquête, beaucoup de rêve et d'aventures. On s'y perd un peu, on tourne un peu en bourrique, on hausse quelques sourcils mais surtout, surtout, on ne le lâche pas. Impossible de quitter Adénar dans sa quête! Difficile au départ de faire la différence entre le rêve et la réalité, entre la folie et la réalité. Adénar est-il réellement ce prince d'un autre monde perdu sur Daemonia, ou est-il un adolescent a qui sa mémoire joue des tours? Une chose est certaine, il découvre Dameonia et ses moeurs, portant un regard neuf sur une société complexe: rien n'est évident pour lui. Lire, écrire, comprendre les règles de comportement qui régissent le monde qui l'entoure, il apprend ou réapprend et perçoit de ce fait les failles et les incohérences.

 A travers les aventures de ce tout jeune adulte, Andrès Ibanes invite son lecteur à réflechir sur l'importance du rêve, de l'imagination, et de l'art face aux totalitarismes. La quêt initiatique d'Adénar permet à l'auteur d'aborder une multitide de thèmes touchant à la vie en société et à la politique: conditionnement social, idéologie nationaliste, embrigadement, perte de repères et de valeurs, Petit à petit, les liens entre les mondes se clarifient, la trame se révèle malgré les symboles et les métaphires parfois difficiles à saisir qui émaillent le récit. Seul regret, la fin laisse un peu le lecteur sur sa faim. En cela je suis d'accord avec Chimère. Après avoir pris son temps d'agréable manière, Ibanes va soudain trop vite et laisse des petites choses en suspens. Mais la magie opère malgré tout et laisse, une fois la dernière page tournée, rêveur.

On en parle sur Scifi-universe, sur Noosfère, sur ActuSF,

Clochette a aimé, Chimère a apprécié.

Andrès Ibanez, L'ombre de l'oiseau-lyre, Au diable vauvert, 2006, 3.5/5

19.07.2009

Rapport aux bêtes

Paul, un paysan frustre et violent pour qui seule sa terre et ses bêtes. Autour de lui sa femme, muette et détestée, victime d’un mal qu’il refuse d’admettre, ses enfants dont il ne connaît pas même les noms. Jusqu’à ce que George, l’ouvrier agricole portugais s’installe à la ferme le temps d’une saison, et provoque dans l’ordonnancement de cet univers clos une fissure qui va tout changer.
 
Rapport aux bêtes et un roman qui laisse des traces. Un roman difficile, âpre et violent qui prend aux tripes et laisse épuisé. Noëlle Revaz a choisi de se couler dans les mots de Paul et le fait en une plongée qui pourrait n’être qu’un exercice de style virtuose. Mais avec ce langage qu’elle maîtrise de bout en bout, elle faire prendre corps à une voix, une psyché plus que crédible, glaçante même. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Rapport aux bêtes n’est pas un roman de la terre. Bien sûr, l’exploitation agricole, l’attachement du paysan à sa terre ont une place centrale dans le récit, mais ce qui est vraiment central, c’est le rapport de Paul aux êtres vivants qui l’entourent et la manière dont ses certitudes, renforcées par des années d’isolement, vont petit à petit se fissurer pour finalement s’effondrer. Ce qui est au centre, c’est ce qu’il se passe quand l’autre, le différent, entre dans une vie.
Paul est un homme frustre, à peine capable de lire et d’écrire. Sa vie, ce sont les champs, et les bêtes avec lesquelles il a un contact intense et vrai, un monde qu’il comprend et maîtrise et peut par conséquent aimer. Au contraire de celui où sont ses pareils. Paul est une homme frustre, mais surtout un homme dont la vision du monde est celle d’un seigneur et maître et qui attend de ceux qui l’entourent la même dureté à la tâche que celle dont il fait preuve. Sa terre, ses bêtes, sa femme, qui doivent se plier à ses vues et ses désirs. Sa femme surtout, la fille de la ville qui n’a jamais pu répondre à ses attentes, détestée et réduite à sa fonction reproductrice et sexuelle. Pour lui, ses vaches ont plus de réalité.
Mais voilà, le monde autour n’est plus le même. Les techniques agricoles changent, le monde change, les femmes changent, et même les ouvriers agricoles changent. Avec George, c’est le monde extérieur qui va entrer à la ferme et contraindre Paul à changer petit à petit sa façon de voir et de faire. C’est Vulve d’abord, qui prend une importance nouvelle : pour la première fois, Paul prend conscience d’elle et de ses besoins, de la maladie qui la tue à petit feu. Cela ne va pas sans drames et sans violence, sans jalousie et sans bassesses. Puis ce sont les enfants, qui subitement ont grandit et qui jettent au visage de leur père leur haine. Et les voisins qui font irruptions dans la vie quotidienne. Puis le drame, celui qui va le contraindre à revenir vers ses semblables. Parce que si Paul préfère ses bêtes, c’est aussi parce qu’il ne comprend pas les humains et qu’il rejette ce monde incompréhensible pour lui et ne parle pas ou peu. Le chemin vers la parole, et donc vers la reconnaissance de l’autre va être long.
Pourtant, si on frémit beaucoup à la lecture, le récit est aussi empreint d’humour et d’humanité. Quand Paul raconte la vie quotidienne, ses petits combats avec George, ses ruses et ses malices, on rit aussi. On ne peut pas vraiment le détester Paul. Après tout, il est comme on l’a fait. Il est même attendrissant parfois ce grand gaillard, et il le devient de plus en plus au fil des pages. Noëlle Revaz en inventant, en utilisant sa parole, fait entrer le lecteur de plain-pied dans une boîte crânienne. Le long monologue de Paul est celui de sa pensée, et la crédibilité de l’ensemble, sans faille, est un tour de force.
 
Rapport aux bêtes est un roman poisseux de désespoir et de brutalité, d’espoir aussi. Une œuvre époustouflante et troublante, qui met le lecteur face à ce qu’un homme à de plus intime, ses pensées.

Noëlle Revaz, Rapport aux bêtes, Gallimard, 2002, 4.5/5
 

16.07.2009

Vers l'infini et au-delà!!

Le grand problème quand on est une aventurière des temps moderne, ce n’est pas de trouver l’adresse de Dr Mamour,  d’envoyer des messages à Dr Who par-delà l’espace et le temps ou de pousser Darcy dans la mare. C’est de pousser l’esprit d’aventure (scientifique l’esprit d’aventure hein) jusqu’à ses limites. Limites dont la cartographie nécessite une réflexion intense, généralement aidée par l’étude à peine achevée d’un chef d’œuvre cinématographique (pas moins) et par une substance alcoolisée mais pas trop. Fort heureusement, la Team des LCA parisiennes ne rechigne pas à l’effort.

C’est ainsi que Fashion et moi-même pouvons aujourd’hui vous offrir un merveilleux challenge de l’été (et pas que) : une harlequinade. Mais pas n’importe quelle harlequinade attention ! The HARLEQUINADES 2009 !! Celles pour lesquelles InColdBlog a concocté The Famous Logo !

 

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Moi, j’en suis !! Et vous ?

 

Le principe est simplissime : lire un ou plusieurs Harlequins, tout dépend de votre résistance à l’effort, dans n’importe quelle collection et lui consacrer un billet mettant en perspective les aspects littéraires, sociologiques, géopolitiques ou culinaires de l’affaire. On vous laisse le choix (et croyez-nous, du choix vous allez en avoir).

La participation est ouverte à tous.

A cette heure, nous comptons parmi nous, Stéphanie, Papillon, Keisha, Laetitia la Liseuse, Tamara, Erzébeth, Karine:) (et comment que t’as intérêt à participer !), May, Celsmoon, Pimpi, Hydromielle, Mango, Finette, Anne, Leiloona, Armande, Nanne, Kitty, Les livres de George Sand et moi, Dominique, Emma, Tiphanya, Yueyin, Neph, Shopgirl, Lili, Lrdpi, Mo, Martine, Virginie, Ankya, Nanne, Chimère, ICBLevraoueg, Hermione, Elodie G, Alex, Hildebald, Restling, Olympe, Mazel, Petite fleur, Voyelle et Consonne, Ori, Amanda, Theoma, Caro[line], Daniel Fattore, Pimprenelle, Cryssilda, Lou, Océane, Sophie, Titoune, La Nymphette, Miss Giny, The Bursar, Iluze, Crazyprof, Liliba, Didouchka, KroustikLa Papote, Elisabeth,  Les piles, Ptitlapin, Yohan, Ornon, LouiseBaudouin, Clarabel, Rose, Alinéa, ... 

Si j'en oublie, faites-moi signe!! Et si vous êtes en trop, idem!                    

 

 

Bienvenue dans la guilde des aventuriers du Harlequin Perdu ! Nous vous souhaitons un chemin « langoureux et brûlant de désir » (oui Fashion, je sais, c'était toi la première!) sur les traces de ce graal d’un nouveau genre !

 

Ah oui! Et effectivement, ce challenge n'est pas sponsorisé. Ce serait bien remarquez... Mon paillasson-BAL ne demanderait que ça!

 

L'amour par climat froid

 

Fanny et Polly, deux amies, deux jeunes femmes dont les choix de vie vont être radicalement opposés. Dans l’Angleterre des années 1930, la première, heureuse en ménage, va observer les rebondissements de la vie amoureuse et familiale de la seconde, livrant ainsi une chronique douce-amère et ironique de la vie de l’aristocratie britannique.
 
Alléchée par de nombreux billets et certaine de retrouver cette littérature british qui fait mes délices, j’ai ouvert pleine de confiance et de joyeuse attente L’amour dans un climat froid. A en croire quatrième de couverture et autres billets, ce roman avait tout pour me plaire : ironie, humour, chronique sociale et amoureuse, personnages attachants, etc. Et pourtant, pourtant, la mayonnaise n’est pas montée. J’ai refermé le roman avec un sentiment d’inachevé et une certaine frustration qui quelques semaines après ma lecture ont pris le pas sur le plaisir somme toute réel que j’ai pris à suivre les aventures de Fanny et Polly.
Pauvre Fanny d’ailleurs, narratrice singulièrement absente dans toute cette histoire. J’aurais tant aimé en savoir plus sur ses premiers pas d’épouse et mère, sur les émois qui l’on poussée à accepter la demande en mariage de son universitaire et désagréable époux, sur sa découverte du petit monde universitaire anglais. A la place de ses aventures, c’est un récit un peu superficiel de la trajectoire chaotique de Polly qui est offert au lecteur. Là encore, il y aurait eu matière : une jeune aristocrate étouffée par sa mère qui pense trouver dans le mariage sa libération, erreur commune, et qui découvre les affres de la vie conjugale après une guerre sans merci livrée contre sa mère. Je reconnais à Nancy Mitford la pertinence de ses observations, un certain humour, un brin d’amoralité rafraîchissant et la capacité à croquer des personnages hauts en couleur. J’ai adoré Ned, et lady Montdore, la guerre sans merci déclarée entre la mère et la fille. Mais quel regret de voir à quel point le récit reste superficiel et comment l’auteur boucle en deux coups de cuillère à pot son histoire, laissant le lecteur interloqué ! L’amour dans un climat froid m’a laissée relativement froide, mais cela ne m’empêchera pas d’aller jeter un œil ou deux sur La poursuite de l’amour.
 
Pour la petite histoire, L’amour dans un climat froid était également cité dans Au bon roman de Laurence Cossé.

Nancy Mitford, L'amour dans un climat froid, 10/18, 2007, 2.5/5
 

14.07.2009

Des choses fragiles

 

Que voulez-vous, on ne se refait pas… Bref.
 Recueil de 31 nouvelles et autres récits, Des choses fragiles serait, à en croire l’éditeur, un enchantement littéraire et une confirmation du talent d’un conteur inégalable. Et l’éditeur a presque raison. Un, les différents textes réunis n’ont rien d’inédits, du moins dans les pays anglo-saxons. Deux, enchantement littéraire est peut-être un brin excessif.
Je dirais donc, pour chipoter un peu que ce n’est pas une confirmation, mais le plaisir immense de trouver sous une même couverture des nouvelles, des poèmes, auparavant éparpillé dont l’auteur prend la peine de raconter, dans sa préface, la genèse et l’histoire. On passe donc allégrement de la fantasy urbaine au fantastique, de l’horreur à la poésie, de l’humour à l’angoisse, sans que jamais la qualité de l’écriture ne se démente. Bien sûr, tous les textes ne sont pas de qualité égale, bien sûr, certains sont plus prenants et passionnants que d’autres. Mais les quelques faiblesses qui apparaissent parfois sont largement compensées par la manière dont l’auteur parle de sa manière d’écrire, de ses doutes, et par l’évidente force des textes. Autrement dit, même quand Gaiman est moyen, il est encore vraiment, mais alors vraiment bon.

Parmi mes textes préférés, Une étude en vert, variation fascinante sur le thème de Sherlock Holmes et du théâtre, L'heure de la fermeture pour ces peurs enfantines qui font rire et qui pourraient bien recouvrir une vérité dérangeante, Souvenirs et trésors pour son horrible personnage principa, La vérité sur le départ de miss Finch pour son ambiance tellement freaks, L'oiseau-soleil pour son humour ironique, et surtout, Le monarque de la vallée où l'on retrouve Ombre, le héros d'American Gods.

Mention spéciale à la couverture, absolument superbe!

Les billets du Cafard Cosmique, Yozone, ElbakinLa liseuse,...

Neil Gaiman, Des choses fragiles, Au diable vauvert, 2009, 3.5/5
 
 


 

12.07.2009

Le petites fées de New York

 

Ou ce qu’il se passe quand deux fées écossaises en kilt vert, ivres mortes, débarquent dans l’appartement d’un horrible misanthrope obèse new-yorkais : un bazar pas possible dans New York impliquant un violon magique, une guerre des gangs féerique, une révolution punk au royaume des fée, une invasion, un herbier, une adaptation de Shakespeare et les New York Dolls.
 
Au départ, il y a la préface de Neil Gaiman, ce qui semble dire que la chose rectangulaire qu’on tient en main ne doit pas être mauvaise. Ensuite viennent les premières pages et le premier fou rire. Suivi par un nombre certain d’autres fous rire et de gloussements incontrôlables. Comment dire… C’est un roman, un roman foutraque, un roman génialement foutraque et diaboliquement drôle.
D’une plume alerte et talentueuse, Martin Millard offre une histoire délirante qui voit des communautés de fées diverses et variées s’affronter dans une succession de rebondissements plus absurdes les uns que les autres et se réconcilier dans de spectaculaires beuveries. Il va sans dire que le monsieur ne fait pas dans la dentelle. On frôle parfois la vulgarité, mais sans jamais y tomber et l’aspect totalement jubilatoire des aventures racontées fait de toute manière passer au dessus de quelques petits dérapages. Il faut dire que le tempo est plus allegrissimo qu’andante. Nos fées aiment le rock et le rythme du récit va avec. Impossible de lâcher, on est littéralement embarqué sans aucune envie de descendre en cours de route.
Et puis qu’est-ce qu’elles sont attachantes ces deux petites fées punk et rock’n roll ! Aussi cinglées l’une que l’autres, à moitié alcooliques et incapables de passer plus de deux minutes sans déclencher une catastrophe susceptible de raser New-York mais le cœur sur la main et l’amitié facile. Très très humaines avec leurs crises de jalousie et leurs grands élans d’amour. En les regardant arpenter les rues de New-York et en suivant les remous qui agitent le monde des fées, on entre sans trop s’en rendre compte dans un portrait sans fard de nos sociétés et de leurs marges. Rien qui puisse faire rire a priori et pourtant, Martin Millar nous parle de l’exclusion et de la pauvreté, de la maladie, de l’exploitation sociale et de la tyrannie aussi sans quitter un instant le registre de l’humour. Dinnie, obèse et détestablement misanthrope, Kerry qui cache son désespoir sous ses vêtements colorés, Magenta la clocharde qui se prend pour Xénophon… Tous à leur manière sont aussi attachants que Heather et Morag. Et si tout est bien qui finit bien ou presque, il est difficile de quitter ces personnages qu’on aurait presque envie de rencontrer en vrai (même Dinnie et pourtant, ce n’était pas gagné) et ces petites fées malicieuses.
 
 
Un sacré coup de cœur.

Les billets de la librairie Critic, du Cafard Cosmique, ChimèreAngua...

Martin Millar, Les petites fées de New-York,  Intervista, 2009, 5/5
 

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