31.01.2009

Période glaciaire

 

Dans un futur lointain, la Terre est couverte de glace. Mais une chose n'a pas changé, les hommes sont toujours en quête de leur passé. Ainsi, une équipe de scientifiques parcourt les grands espaces pour trouver des témoignages de l'histoire des hommes. Au détour d'une tempête, ils tombent sur un étrange monument qui s'avère être le musée du Louvre.

Voilà fort longtemps que je voulais parler de ce petit bijou qu'est Période glaciaire où le talent de Nicolas de Crécy trouve pleinement à s'exprimer. Le scénario est intelligent, palpitant, plein d'humour, érudit, bref, il est passionnant. Et une fois qu'on s'est habitué à son dessin qui a des apparences d'aquarelle, on l'avale avec appétit!

D'ailleurs, à titre d'exemple, voilà une fort jolie planche extraite de l'album

De quoi est-il question? Avant tout de la manière dont l'homme écrit l'histoire. Les archéologues et autres scientifiques du futur cherchent à décrypter la civilisation du 21e siècle à l'aune des vestiges qu'ils retrouvent pris dans les glaces. Les voir discuter de la signification des tags qu'ils assimilent à des inscriptions religieuses, refaire l'histoire de notre civilisation à partir des tableaux du Louvre est tout bonnement passionnant en plus d'être hilarant. C'est de fait une réflexion ludique sur les sciences humaines et l'interprétation que l'on donne à ce que nos ancêtres ont laissé derrière eux. Ludique parce que lorsque nos personnages découvrent le Louvre, ils sont comme devant des enfants devant un arbre de Noël, et comme des scientifiques soudain submergés par des informations qu'il leur faut décrypter, classer, interpréter dans des conditions difficiles. La réflexion sur les sciences humaines s'accompagne d'une rélfexion sur l'oeuvre d'art et le décalage entre ce que l'artiste a voulu représenter, signifier, et ce que celui qui regarde peut percevoir.

Mais surtout, c'est là que le fantastique fait irruption dans le récit. Avant, c'est de la science-fiction, de l'anticipation pour être plus exacte. Mais une fois que les oeuvres d'art se mettent à parler... Alors là, l'absurde commente à règner en maître. Les représentations du Christ se battent pour savoir qui est la bonne, le boeuf écorché de Rembrandt est de très mauvaise humeur, les divinités se chamaillent... Et entre deux, les oeuvres daignent raconter à Hulk, le cochon-chien doué de parole ce qu'était le Louvre, ses visiteurs, ses us et coutumes, Paris autour. Le regard sur la civilisation du tourisme et de la culture n'est pas piqué des hannetons.

 

La manière dont Nicolas de Crécy reproduit les oeuvres, les mêle, les utilise démontre, s'il en était  besoin son talent et son imagination débordante. Il offre une oeuvre foisonnante et profonde qui est passionnante de bout en bout et prend la forme d'un superbe album au beau papier. Bref, un coup de coeur, vous l'aurez compris!

 

Un article sur BDNet, l'avis de Sylvie, de DDa.

 

Nicolas de Crécy, Période glaciaire, Futuropolis, Louvre, 2005

29.01.2009

Top Ten

Robyn Slingen, dite Toybox, vient de prendre son service au commissariat de la ville des super-héros, Neopolis. De trafics de super-drogues en délits divers et variés, de serial-killers extraterrestres en courtiers en assurance gonflables, elle va découvrir les aléas de la vie d'un commissariat dans un univers où les super-héros sont des gens comme les autres.

 Première incursion pour moi dans l'univers d'Alan Moore, grand maître du comics s'il faut en croire ce que j'ai lu ici ou là sur la question. Je le dis tout de suite, ce sera fait, l'essai est transformé et de main de maître (ça tombe bien). C'est drôle, bourré de détails hilarants, prenant et superbement bien ficelé. L'idée en elle-même est déjà réjouissante: que deviennent les super-pouvoirs quand tout le monde en a? Est-ce que tout le monde est un super-héros ou est-ce que tout le monde devient super-ordinaire? Evidemment, tout le monde devient super-ordinaire. Alors bien sûr Gograh alias Godzilla vient protester complétement bourré contre l'arrestation de son rejeton, un cinglé pique des rennes pour faire voler son traîneau, les dieux se trucident à répétition, les meurtres et autres délits sont rendus pittoresques par l'usage de capacités parfois un peu étranges, mais finalement, on retrouve le quotidien haut en couleur d'un commissariat. Il y a des monstres partout, des dieux et des robots, tout ce petit monde formant une société qui ressemble fort à la notre. L'occasion de parler aussi de racisme, de progrès et de différence.

De tomes en tomes, Alan Moore présente ses différents personnages et élabore des enquêtes réjouissantes tout en tissant la trame d'un complot plus vaste qui va tenir le lecteur en haleine sur trois tomes pas moins. Son imaginaire est magistralement servi par le dessin de Gene Ha, fourmillant de clins d'oeil et de détails qui font de chaque case ou presque un monde en soi. Pour les amateurs du genre, son dessin est peut-être classique, mais pour les débutants comme moi, il rend la lecture plus facile et plus agréable.

J'ai également lu un hors-série, The forty-niners qui raconte la création de Néopolis et la jeunesse de quelques uns des personnages de Top Ten. Fortement conseillé aussi!

Alan Moore, Gene Ha, Top ten et Forty-niners, 4/5

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27.01.2009

La chute

 

Il y a des textes qui laissent sans voix. Des textes qui laissent une empreinte durable et qui donnent à penser, à réflechir sur le monde et sur les hommes. La Chute est un de ces textes. Voilà plusieurs mois déjà que j'essaie de trouver le courage et les mots pour parler de cette lecture, sans parvenir à aucun moment à un résultat qui me satisfasse. Parce que je n'ai rien oublié de cette lecture et de l'effet qu'elle a eu sur moi.

Déjà, à l'incipit, la magie opère: "Puis-je, monsieur, vous proposer mes services, sans risquer d'être importun? Je crains que vous ne sachiez vous faire entendre de l'estimable gorille qui préside aux destinées de cet établissement. Il ne parle, en effet, que le hollandais."

Clamence commence son long monologue, sa longue confession qui va se poursuivre dans les brumes d'Amsterdam, le long des canaux, dans ce bar interlope où s'est réfugié cet interlocuteur dont on saura si peu. Clamence va exercer son métier, celui de juge-pénitent, et s'accuser pour pouvoir, enfin, être juge de ses semblables. Son monologue est en quelque sorte un réquisitoire désespérement lucide contre l'avocat heureux et satisfait de lui-même qu'il était avant la mystérieuse chute qui a désillé ses yeux et l'a amené à tout quitter. Pour moi, il n'y a pas vraiment de chute dans La chute. Enfin si: il y a la chute physique d'une jeune femme, il y a la chute sociale de Clamence déchu de son statut d'avocat brillant. Mais la véritable chute est intellectuelle, morale. Elle me fait penser à la chute originelle, celle d'Adam et Eve. Clamence a "connu", il a mangé le fruit de la connaissance et a été chassé de l'Eden des hommes inconscients de leur bétise, de leur fatuité et de l'inanité de leur existence. Cette connaissance n'est pas celle de la nature humaine. Clamence ne connaissait que trop bien les hommes pour avoir défendu des criminels. Il les méprisait même. Cette connaissance est celle de sa propre nature d'être humain, la prise de conscience soudaine et atroce qu'il ne vaut pas mieux que ceux qu'il méprise.

 De sa position de juge-pénitent, il jette un regard sans concession sur les relations humaines. Rien n'échappe à sa lucidité amère: amour, amitié, politique, compassion,... Clamence est un désespéré rattrapé par un cynisme qui glace d'autant plus qu'il vise et touche juste, un homme qui se punit d'avoir atteint une conscience des choses que la plupart des hommes et des femmes, aveuglés par eux-même, ne pourront jamais atteindre. A travers Clamence, Camus met au jour les ressorts de l'humain, la place centrale de l'ego dans les ressorts sociaux. Et le mensonge qui prend place au coeur des relations humaines. Ses phrases sur l'amitié sont glaçantes: "  "Surtout, ne croyez pas vos amis, quand ils vous demanderont d'être sincère avec eux. Ils espèrent seulement que vous les entretiendrez dans la bonne idée qu'ils ont d'eux-mêmes, en les fournissant d'une certitude supplémentaire qu'ils puiseront dans votre promesse de sincérité. [...] Nous ne désirons donc pas nous corriger, ni être améliorés: il faudrait d'abord que nous fussions jugés défaillants. Nous souhaitons seulement être plaints et encouragés dans notre voie. En somme, nous voudrions, en même temps, ne plus être coupables et ne pas faire l'effort de nous purifier. Pas assez de cynisme et pas assez de vertu. Nous n'avons ni l'énergie du mal, ni celle du bien."

Tout comme le sont celles qu'il prononce sur la soif de domination, de pouvoir soigneusement dissimulée sous les oripeaux du discours

Il n'y a rien de pur dans les relations humaines: "Je sais bien qu'on ne peut se passer de dominer ou d'être servi. Chaque homme a besoin d'esclaves comme d'air pur. Commander, c'est respirer, vous êtes bien de cet avis? Et même les plus déshérités arrivent à respirer."

"Tout à fait entre nous, la servitude, souriante de préférence, est donc inévitable. Mais nous devons pas le reconnaître. Celui qui ne peut s'empêcher d'avoir des esclaves, ne vaut-il pas mieux pour lui qu'il les appelle hommes libres? Pour le principe d'abord, et puis pour ne pas les désspérer. On leur doit bien cette compensation, n'est-ce pas? De cette manière, ils continueront de sourire et nous garderons notre bonne conscience. Sans quoi, nous serions forcés de revenir sur nous-mêmes, nous deviendrions fous de douleur, ou même modestes, tout est à craindre."

Et que dire de cela: "Nous sommes devenus lucides. Nous avons remplacé le dialogue par le communiqué. "Telle est la vérité", disons nous. Vous pouvez toujours la discuter, ça ne nous intéresse pas. Mais dans quelques années, il y aura la police, qui vous montrera que j'ai raison.""

On ressort de ce texte à bout de souffle et d'espoir. C'est un coup de poing d'une rare intensité, porté par un style merveilleux qui chante encore longtemps une fois la dernière page tournée. Il y aurait énormément à en dire, à en tirer, mais je préfère me taire et laisser La chute parler pour lui-même.

Albert Camus, La chute, Gallimard, Folio, 5/5

25.01.2009

Rising Stars

 

En 1969, une météorite frappe une petite ville américaine. Le patrimoine génétique des 113 enfants à naître au moment de l'explosion est modifié. En grandissant, ils vont développer des pouvoirs surhumains. Traités comme des menaces, des héros, des parias, par une société qui leur donne le nom de specials, et par un gouvernement inquiet, tous grandissent et entament leur vie d'adulte avec plus ou moins de bonheur. Jusqu'au jour où une série de meurtre les frappe... Qui veut leur mort. Le gouvernement? Un tueur en série? Et si la menace venait de l'intérieur? Parce que quand l'un d'entre eux meurt, le pouvoir des autres augmente...

 Je continue ma découverte de l'univers comics avec les 4 premiers tomes de cette série qui raconte les aventures de super-héros bien loin de Superman. Parmi les 113 enfants, certains sont devenus des femmes et des hommes comme les autres, pères et mères, ou célibataires, ratés ou ayant réussi leur vie. D'autres ont consacrés leurs dons à la défense des faibles, gagnant dans l'affaire la célébrité, et des costumes qui les distingnent, comme Matthew Bright, le policier, Patriot le super-héros sponsorisé par une grande société. D'autres encore comme Pyre, l'homme torche, font peur. Et il y a les mystérieux, Poet, Ravenshadow qui vont peu à peu dévoiler leurs dons. L'intérêt de cette série ne réside pas tant dans le fait que ses héros sont des super héros, que dans la manière dont les pouvoirs qu'ils développent permettent au scénariste de parler de politique, de relations humaines, et de la manière dont les sociétés acceptent l'altérité. Car c'est bien le fond du problème. Même si la plupart d'entre eux veulent vivre normalement, ils en sont empêchés par un gouvernement inquiet, qui joue sur la peur pour se débarasser de ce qu'il perçoit comme une menace et qui place ce qu'il pense être la sécurité au-dessus de la liberté, provoquant par là même les événements qu'il voulait empêcher. Que l'on adhère ou pas au propos, les aventures de Poet et des specials sont passionnants. Le scénario est palpitant, les différentes étapes de l'enuqête menée par Poet permettent de découvrir différents specials sans sensation de temps mort. La psychologie de chacun des personnages principaux est d'ailleurs suffisamment poussée pour que les ressorts de leurs actions en deviennent encore plus fascinant.

Mieux encore, on bascule progressivement d'une intrigue policière à une politique-fiction qui se révèle dense et intéressante malgré une tendance à un certain messianisme dans le quatrième tome qui m'a un peu gênée. Je n'ai pas réussi à comprendre si le propos était sérieux, ou se révélait être finalement, une critique (de quoi, c'est la question). Les specials décident de changer le monde, s'attaquant à la prolifération nucléaire, au conflit israélo-palestinient, au crime organisé par des biais spectaculaires. Est-ce un moyen de dire que l'on ne parviendra jamais à changer quoi que ce soit sans super-pouvoirs? Qu'il va bien falloir trouver une solution sans attendre de super-héros? JQue seul un don mystérieux (donné par qui?) peut permettre de sauver le monde? Je suis un peu perplexe devant ce déferlement un brin naïf de solutions apportées aux drames humains. Mais à cette petite réticence prêt sur un petit bout de dernier tome, je suis fort heureuse d'avoir pu faire un bout de chemin avec Poet, Ravenshadow et les autres!

 

A noter, Straczynski est le scénariste de la série Babylon 5.

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23.01.2009

La ligue des héros

Contextualisons un brin: 5ème rencontres de l'imaginaire de Sèvres, 13 décembre 2008. Frigorifiée et surexcitée comme il se doit, je me dirige vers le lieu de toutes les perditions avec mes trois complices dans le crime, oeuvrant pour la promotion de la science-fiction, de la fantasy et du fantastique dans un réseau de bibliothèques publiques dont je tairai le nom. Après plusieurs tours des lieux, des rencontres avec des éditeurs successivement diablement sexy, adorablement touchés et sympathiquement souriants, nous voilà lancées dans la quête de l'auteur intégré avec tambours et trompettes dans nos coups de coeur de l'année 2008. Et me voilà toute gênée, poussée dans le dos par des collègues plutôt hilares (traîtresses) vers M. Xavier Mauméjean que je vénère depuis ma lecture de Lilliputia. Lequel se révèle fort abordable et sympathique au point d'accepter de répondre à quelques questions sur son oeuvre.

Seulement voilà, Ô rage, Ô désespoir, ma connaissance de l'oeuvre de M. Mauméjean se limite à Lilliputia. Qu'à cela ne tienne, une virée dans la boutique jaune et bleue bien connue plus tard, je m'attaque dans la joie, la bonne humeur et l'angoisse la plus totale (vais-je aimer, la question est cruciale) à La ligue des héros.?

 

Allons-y pour le pitch:

Le cycle de Kraven, t. 1, La ligue des héros: 1969, banlieue londonienne. Un vieil homme amnésique est ramené dans sa famille par deux infirmiers. Des bribes de souvenirs vont peu à peu lui revenir à la lecture des comics et des pulps que Syd le hippy, ami de son petit-fils avec qui il a sympathisé, lui prête. Des souvenirs qui font de lui lord Kraven, sauveur de l'empire.

1902, Angleterre victorienne. Peter Pan et les créatures du Pays de Nulle Part ont envahi Londres. Lord Kraven et les  membres de la Ligue des héros combattent pour sauver l'Empire sous la férule de Sir Baycroft.

 Deux destins, deux époques qui vont finir par se rejoindre de la plus fantastique des manières.

 

Le cycle de Kraven, t. 2, L'ère du dragon:

Pékin, 1900. La capitale de l'Empire du Milieu est en proie à la révolte des Boxers. Les créatures de l'Internationale Feérique de Peter Pan se joignent aux insurgés qui menacent les délégations occidentales défendues par les Héros de toutes les nations d'Occident. Au même moment, l'enfant qui refuse de grandir met en branle un terrible complot qui menace l'existence de l'humanité. La ligue des héros parviendra-t-elle à sauver, non plus seulement l'Empire, mais le monde?

 

Vous n'y comprenez rien? C'est normal. Je n'irai pas jusqu'à dire que c'est normal, mais vu la capacité de Xavier Mauméjean à faire tourner en bourrique son lecteur en deux coups de cuillères à pot, je ne vois pas comment établir quelque chose qui ressemble à un résumé cohérent de l'intrigue. A l'impossible nul n'est tenu, etc., etc. Parce qu'il faut le dire, et tout de suite, tout cela est brillant. J'en suis ressortie avec un pauvre petit cerveau en surchauffe, des étoiles plein les yeux et une nouvelle passion pour les comics, cela étant une autre histoire dont vous aurez bien assez vite les échos.

Revenons à nos moutons, enfin, nos héros. Lord Kraven, le Seigneur des arbres, autrement dit Tarzan, le shaman détective, English Bob se battent depuis des années contre des méchants fous à lier fermement décidés à conquérir/détruire (rayer la mention inutile) le monde dans une Angleterre dont on ne sait guère si elle est réelle, ou si elle est l'écho des délires d'un vieil homme amnésique qui lit trop de romans populaires et de comics. L'ambiguité, tenace, est accentuée par la construction de l'intrigue: on quitte le vieux Kraven pour suivre les exploits de la Ligue des héros dans une série de fragments plus ou moins chronologiques. On découvre l'histoire du Lusitania, celle du combat contre le Docteur Fatal, le Baron Rouge dans un combat aérien ébouriffant, une mission au Caire contre Le club des dynamiteurs, l'horreur des tranchées de la première Guerre mondiale... C'est foutraque, voire bordélique, mais petit à petit, en sautant de coqs en ânes, on voit se dessiner un univers, une trame dont on ne sait pas où elle nous mène, même si on sait qu'elle arrive forcément quelque part. Et puis, sans qu'on s'y attende, tout bascule en un épilogue qui remet en question tout ce que l'on a pu lire et qui pose la première pierre d'un deuxième tome qui va se révèler tout aussi palpitant.

Le cycle de Kraven est une somme de références aux comics, à la littérature classique, à la littérature populaire. Tellement fourmillante, la somme, que je n'ai pas tout compris ni perçu. Il m'a fallu la chronique de Nebalpour attraper les chaînons manquants (et principalement mooresque) qui titillaient ma curiosité. Parce que honnêtement, le fait de connaître ou pas les oeuvres auxquelles il est rendu hommage importe peu. On suit très bien sans savoir, et le plaisir ressenti à la lecture de ces aventures rocambolesques, improbables et hautes et couleurs n'en est pas amoindri. Si, si, je vous jure. Xavier Mauméjean a des connaissances encycloépdiques, mais les manie si bien que la pilule passe toute seule et qu'on en ressort avec l'envie irrépressible de relire Peter Pan, pourquoi pas Alice au pays des merveilles, Conan Doyle et les autres. Et de rajouter par dessus quelques comics. Jamais les références ne viennent noyer l'intrigue. Elles l'irriguent et la renforcent et se mélangent jusqu'à donner un univers original et attachant. Jusqu'aux clichés héroïques qui reprennent du poil de la bête.

En plus de tout cela, La ligue des héros est drôle, haletant et intelligent. Oui, je sais, ça fait beaucoup. On rit beaucoup aux aventures de Kraven et de ses amis, mais on retient aussi son souffle pendant leurs batailles. Les événements de Pékin sont un moment d'anthologie (ah! ce combat contre les dragons!). Pourtant, là-dessous, se trouve une réflexion sur les mythes, sur la figure du héros, l'histoire, la société, les relations humaines qui donne de la profondeur aux aventures de la ligue.

 

Bref, vous l'aurez compris, j'ai aimé. Et pas parce que Monsieur Mauméjena m'est sympathique, juste parce que son roman est bon. Et que je ne boude jamais mon plaisir à plus forte raison s'il est de lecture.

L'auteur sera demain dans le terrier, histoire de nous en apprendre un peu plus sur son oeuvre. Pour la petite histoire, ma chronique de Lilliputia est par .

 

Les chroniques de Nebal et (qui se sent seul mais qui ne l'est plus, moi aussi j'ai aimé L'ère du dragon). Un article sur Yodpub, un autre sur SFMag, encore un sur ActuSF...

 

Xavier Mauméjean, Le cycle de Kraven, t. 1, La ligue des héros, t.2 L'ère du dragon, Points, Fantasy, 4.5/5

22.01.2009

Et en guest star, Xavier Mauméjean

Aux 5ème rencontres de l'imaginaire de Sèvres, Xavier Mauméjean a accepté de répondre à un petit (hem) questionnaire sur ses différentes casquettes et ses romans. Qu'il en soit remercié! 

Vous faites référence de manière non dissimulée au mythe de Promethée dans Lilliputia, mais aussi à la notion de sacrifice et de rédemption. Il semble que vos connaissances en philosophie et en science des religions nourrissent votre oeuvre (ai-je tort?). Être écrivain a-t-il une influence sur la manière dont vous abordez l'enseignement? 

Je trouve mon équilibre entre enseignement et écriture. J’aime partager une pensée qui n’est pas la mienne avec mes élèves, et développer une pensée personnelle dans l’intimité de l’écriture. Il se produit bien sûr une interaction entre ces deux activités, que j’estime nécessaire.   
 

- Vous semblez fasciné par le mythe et sa naissance... Lilluptia est-il une manière d'interroger le mythe américain? D'en faire naître un nouveau? 

Très certainement. Je suis marqué par une phrase du célèbre mythologue Franz Boas : « Il semble que les univers mythologiques n’ont été bâtis que pour éclater et permettre la reconstruction de nouveaux mondes à partir de leurs fragments. » C’est déjà ce que j’avais entrepris dans La Ligue des Héros et L’Ere du Dragon, une relecture du XXe siècle à partir de ses icônes, sous forme de collage d’inspiration pop-art.

Le mythe m’intéresse en ce qu’il est toujours récit d’une origine. Et le thème de tous mes textes est précisément le commencement. Quand une situation installée, collective ou individuelle, est affectée par un brusque changement.   

- Ganesha, Freakshow, Lilliputia, vous faites preuve d'une certaine fascination pour le difforme, ce qui est considéré comme anormal. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi? Est-ce parce que c'est au fond de cette anormalité que l'on trouve ce qu'il y a de plus humain?  

Sans aucun doute, avec toute la difficulté à définir ce qui relève de la normalité chez l’être humain dont la nature est, par essence, imprévisible. Chaque individu est excédentaire, toujours au-delà de ce qu’il paraît. Sachant que, par ailleurs, l’anormalité ne peut être saisie autrement que par un discours qui se veut normal, ou tout du moins recevable. Il s’agit donc tout au mieux d’une traduction, forcément imparfaite.  

- La question de l'altérité pose aussi celle de l'identité: est-ce un thème central pour vous? 

À nouveau juste. Dans un premier temps l’identité subie, conférée par la structure, puis celle gagnée par l’individu, quel qu’en soit le prix.   

- Une question me titille: dans Lilliputia, il est fréquemment fait référence à la nourriture, et au moins une fois de manière centrale avec la fameuse histoire du hot-dog. Aimez-vous, vous-même la bonne chère?  

Houlà oui, et mon poids s’en ressent… Et puis, se nourrir est une activité nécessaire, reconduite plusieurs fois par jour. Il était donc fatal qu’elle acquiert une dimension symbolique, dans ses rituels et interdits. Les usages qui y sont liés sont une perpétuelle source d’inspiration.

J’ai écrit une nouvelle, La Faim du Monde, qui décrit comment la paix est instaurée sur terre par un rituel anthropophagique périodiquement reconduit par l’O.N.U. Beaucoup de lecteurs m’ont dit que, ce qui est horrible, c’est qu’elle donne faim ! On peut l’entendre, très joliment lue par Rita Gay, à :

http://www.utopod.com/2007/03/31/utopod-002-la-faim-du-monde-de-xavier-maumejean-1-sur-2/ 

Avec lequel de vos personnages aimeriez-vous partager un repas?  

Pas avec Elcana car les portions seraient trop petites, ou alors juste pour déguster. Peut-être avec le héros de La Vénus anatomique,Julien Offroy de la Mettrie. J’ai beaucoup d’affection pour ce philosophe, chirurgien et libertin qui a réellement existé. Il était à la fois profond et drôle, sérieux sans se prendre au sérieux.  

J'aimerais maintenant vous faire parler de vos autres activités...  

- Vous écrivez notamment des dramatiques pour la radio. Que vous apporte ce format?   

C’est une manière d’écriture totalement originale, puisque tout doit passer par les dialogues. Cela m’a d’ailleurs beaucoup appris, pour mes romans et nouvelles. Le côté incisif, où chaque mot est important. Et puis l’on travaille avec un réalisateur qui s’approprie votre texte, lui donne une dimension inédite. C’est assez rare pour un auteur d’être surpris par ce qu’il a écrit, la radio le rend possible. Un peu d’ailleurs comme l’avis des lecteurs qui éclaire autrement l’œuvre.  

- Vous êtes également directeur de collection chez Mango et aux Moutons électriques (vos journées ont-elles vraiment 24h comme les nôtres?). Qu'est-ce qui vous a amené vers cette activité? 

Un grand plaisir à travailler avec d’autres auteurs, cette fois-ci comme lecteur. Et puis, en ce qui concerne Royaumes Perdus,  la satisfaction de distraire les jeunes lecteurs en les éduquant.   

- Vous écrivez des romans jeunesse avec Johan Heliot (La série Le bouclier du temps). Écrire pour la jeunesse est-il très différent d'écrire pour les adultes ? 

Non, pas vraiment, dans la mesure où, à chaque fois, il faut faire preuve d’intégrité, respecter le lecteur. L’écriture jeunesse, loin d’être un parent pauvre, est au contraire exigeante, car le jeune lectorat ne passe aucune facilité. Le philosophe espagnol Fernando Savater disait : « L’enfant est le plus redoutable des lecteurs, car il est le seul à interrompre sa lecture pour aller vérifier le sens d’un mot dans le dictionnaire ». J’aime beaucoup la formule.   

- Le fait que vous travaillez pour un éditeur jeunesse m'amène à vous demander si vous pensez que les enfants et les adolescents sont plus sensibles à la science-fiction, la fantasy ou le fantastique que les adultes qui pour beaucoup les considèrent encore comme de la sous-littérature?  

Question pertinente, mais qui n’appelle aucune réponse claire. Je crois qu’enfants et adolescents ne fonctionnent pas par genre. À l’inverse de trop d’adultes, hélas souvent cultivés. Par exemple, pour certains de mes collègues enseignants, je suis devenu auteur le jour où Télérama, ou Le Monde, ou France Culture etc. m’ont adoubé. Du jour au lendemain, j’avais l’estampille « Culturellement correct » et devenais lisible. Les jeunes aiment tel livre, ou pas, sans avoir à se justifier. Ou alors ils ne lisent pas et l’assument parfaitement, ce qui est aussi une attitude recevable.   

Dans une interview, quelque chose m'a frappé, que j'avais ressenti à la lecture de Peter Pan. Vous en faites un "méchant" dans la Ligue des héros: voyez-vous vraiment en lui une figure du mal? Barrie a-t-il délibérément fait de son personnage un être ambigu? (en tout cas, nous sommes loin des personnages de Disney)... Ces personnages de livres pour enfants sont-ils selon vous un moyen de parler aux enfants du monde qui les entoure? 

Si, si, Peter Pan est loin d’être gentil dans les récits originaux de James Matthew Barrie. Il règne en despote sur les Enfants Perdus qu’il soumet à des châtiments corporels ; il enlève des bébés ; et quand l’un de ses proches meure, il s’en éloigne car ne plus le voir, c’est ne plus y penser. De même, Alice évolue dans un Pays des Merveilles qui vaut pour authentique enfer. On y voit des créatures monstrueuses, une méchante souveraine ordonne que l’on coupe des têtes à la moindre contrariété. Tout cela trouve effectivement écho dans les peurs des enfants, apporte des réponses à leur questionnement.    

Quel est votre meilleur souvenir de lecture d'enfance?  

« Vingt-mille lieues sous les mers » de Jules Verne. J’étais au lit, grippé, et mon père me l’avait passé, ainsi qu’une table de conversion pour les mesures nautiques. J’ai aussi adoré « La guerre des boutons » de Louis Pergaud.   

Vous avez également collaboré aux ouvrages sur Sherlock Holmes et Hercule Poirot aux Moutons électriques. Et vous êtes membre du Club des mendiants amateurs de Madrid (réunissant des passionnés de Sherlock Holmes). Vous êtes lecteur de polar? 

Je l’étais beaucoup plus à une époque. J’aime beaucoup le roman policier traditionnel, mais aussi James Ellroy., Joe R. Lansdale… « Prélude à un cri » de Jim Nisbet a été un grand moment de lecture.     
 
 

Et pour terminer, parlons un peu du lecteur que vous êtes!  

Êtes-vous un gros lecteur?

Que lisez-vous? Littératures de l'imaginaire ou autre? 

Je lis de tout. Déjà, je me documente énormément à chaque projet. Cela peut aller d’un manuel de plomberie à un mémoire d’époque sur les bordels parisiens au XVIIIe siècle, en passant par le cursus d’un pilote dans la Marine impériale japonaise de février 1944 à mars 1945.

Sinon, pour le plaisir, je lis des essais, des romans, des comics… 

Quel est votre dernier coup de cœur ? 

Pas vraiment mon dernier, mais deux lectures marquantes. Rue des maléficesde Jacques Yonnet, chez Phébus, un texte absolument inclassable, ni fiction ni essai, sur le Paris ésotérique durant l’Occupation. Et puis L’usage du Mondede Nicolas Bouvier, chez Payot. On peut tout lire de ce sublime écrivain voyageur.  

Que conseilleriez-vous à un lecteur qui voudrait découvrir les littératures de l'imaginaire ? 

De le faire !

Un grand merci,

Xavier  

 

Merci à vous Xavier!

21.01.2009

Elles sont de retour et elles sont contentes

Vous vous souvenez? Un samedi de juillet un brin pluvieux? Un fichu qui a connu une renommée intersidérale? Un cimetière qui a hanté les cauchemards de plus d'un? Et bien ce n'est pas fini...

 

Et oui mesdames et messieurs, nous remettons le couvert pour la deuxième édition de Books and the City avec encore plus d'aventures, d'énigmes et d'épreuves.

Cette année, Books & the City se déroulera sur les pavés de la capitale le samedi 6 juin 2009. 45 places sont ouvertes aux inscriptions. Un accompagnant par inscrit. Le jeu est réservé en priorité aux blogueurs littéraires, aux participants de la première édition et aux personnes recommandées.

Pour vous inscrire, envoyez un mail à booksandthecity@droledeclub.com en précisant vos prénoms et noms, votre adresse mail, le nom de votre accomgnateur éventuel avec son adresse mail, si vous pensez participer ou pas au dîner qui suivra la journée. Les inscriptions seront closes le 1er mai que vos glamourous organisatrices aient le temps de constituer les équipes qui s'affronteront.

 
Comme l’an dernier, nous demandons une participation financière de 8 euros pour constituer le kit de départ qui sera remis à chaque participant et une partie des prix qui seront remis à la fin de la journée. Toute l’organisation est assurée bénévolement par les blogueuses parisiennes impliquées. Le menu du dîner n'excédera pas les 30 euros.
 
  
Pour plus d'informations, rendez-vous sur le blog http://booksandthecity.hautetfort.com

19.01.2009

La servante écarlate

 

Defred est une servante écarlate. Dans la république théocratique de Giléad, elle est de celles dont la matrice a été déclarée ressource nationale. Une esclave parmi des esclaves. Car en un éclair, les femmes ont perdu tous les droits acquis par leurs mères, à commencer par celui de décider de leur destin.  A travers son journal intime, Defred donne à voir ce monde dans lequel elle vit, où toute entorse à la règle religieuse est punie de mort, mais où, comme dans tout régime tyrannique, les déviances n'en sont que plus réelles.

Si l'utopie donne à voir un monde meilleur, la dystopie, elle, raconte le pire. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que Margaret Atwood offre un roman d'une force rare. Par la voix d'une femme, elle raconte la violence faite aux femmes, ou plutôt, elle sythétise toute l'horreur de la condition féminine. Dans la république de Giléad, les femmes sont réduites à leur seule fonction de reproductrices, d'animal à qui la pensée est interdite. Pas d'école, pas de lecture, pas d'écriture, pas de travail, pas de compte bancaire, juste un voile et un vêtement d'une couleur qui définit leurs statut: épouse, martha destinées à servir, servantes écarlates vouées à la reproduction, ... Seule reste la liberté de penser de celles qui ont connu l'avant, le temps de la liberté. Dans de constants aller-retour entre son présent et ses souvenirs, Defred raconte la basculement, les pensées de la femme et de la mère libre qu'elle a été et qui a vu son monde chavirer, et son époux si peu comprendre sa détresse, les hurlements de désespoir et de haine contenus de l'esclave qu'elle est devenue pour échapper à la déportation en zone irradiée. Chacun de ses mots glace un petit peu plus. Car Margaret Atwood n'invente rien. Ce que vit Defred ressemble fort à ce qu'ont vécu et à ce qui vivent encore les femmes dans le monde. Il suffit de se souvenir de la date à laquelle les femmes françaises ont obtenu droit de vote et droit à l'indépendance financière. Il suffit de se souvenir de ce qui se passe dans des pays comme l'Afghanistan... Elle rappelle tout simplement qu'il suffit d'un rien pour que ce que nous croyons acquis ne nous soit enlevé.

Ce sont par ces souvenirs et par sa perception du monde qui l'entoure que les mécanismes d'installation et de fonctionnement d'une tyrannie sont tout doucement décortiqués. La violence est faite aux femmes, par les hommes, mais aussi par leurs semblables. Les Tantes, chargées d'enseigner et de surveiller les Servantes écarlates, monstrueuses de sadisme en sont un exemple. Tout comme cette propagande qui veut faire croire que tout cela n'est fait que pour protéger les femmes, les rendre à la sacralité qui doit être la leur et qui n'est que règles de vertu imposées par des hommes qui ont peur des femmes. Quand aux hommes, pris dans les rets d'un gouvernement qui fait espionner ses espions, ils ne sont guère mieux lotis, réduits à se cacher pour jouer au scrabble ou rencontrer des putains affublées de ces vêtements qui ont été brûlés parce que laissant voir le corps des femmes.

La servante écarlate est un roman exigeant par son thème, pas le style de l'auteur, et par la charge politique, religieuse et symbolique dont il est porteur. C'est un coup de poing et un cri extrêment violent contre un monde capable de réduire l'humain à une machine, à l'animal qu'il est physiologiquement, et finalement, mentalement aussi. Le style d'Atwood ajoute encore à la fascination qu'exerce son oeuvre. On a envie, encore et encore, de suivre les méandes des souvenirs et des rêves de Defred, ses amours, les pas hésitants qu'elle fait pour conserver sa santé mentale et un peu de dignité. J'ai particulièrement aimé l'épilogue, qui ouvre une perspective intéressante sur le récit.

C'est une lecture salutaire, aussi essentielle que celle de 1984 et de ces romans d'anticipations qui en parlant du futur, parlent du monde dans lequel nous vivons. Un roman qui rappelle, que les mauvais genres sont aussi ceux qui parviennent avec le plus de force à ouvrir les yeux.

 

L'article de Sylvie, des critiques sur L'oeil électrique, Noosfère, le biblioblog, ...

Margaret Atwood, La servante écarlate, 5/5

12.01.2009

I feel good

Pour faire mon retour sur la toile, petit coup de projecteur sur, une fois n'est pas coutume, un documentaire. Une petite merveille où vous rencontrerez une chorale fabuleuse de grands-parents péchus et attachants qui chantent de la pop et du punk! Un film où vous allez rire, retenir votre souffle, pleurer et dont vous aller sortir en ayant une folle envie de vous mettre, vous aussi à chanter à tue-tête. J'ai adoré.

Démonstration en image (avancez jusqu'à 51 secondes):

 

 

 

 

 

Pour les versions originales des chansons, voir La BO du Terrier à droite! Pour en en savoir plus sur la chorale, le site officiel est par , avec une mention spéciale pour les clips!

08.01.2009

La traversée du désert

Dans le cadre de ses activités de photographe, Ariane rencontre Gabriel Barthomieux, célèbre botaniste, explorateur du Sahara. Entre la jeune femme et le vieil homme, c'est le début d'une profonde amitié et de plusieurs voyages au coeur du désert. C'est au cours d'un de ces voyages que Gabriel Barthomieux évoque le destin d'Alexander Laing, découvreur malheureux de Tombouctou et convainct  Ariane de faire de cette aventure un roman. Mais malgré la documentation réunie, elle n'arrive pas à écrire cette histoire. Elle ne parviendra que bien des années plus tard à comprendre ce que cachait la fascination de son vieil ami dans cette histoire.

 

Sans Papillon, je serai passée à côté de ce très beau roman, profond et dépouillé comme le désert qui y est souvent décrit. La voix d'Ariane déroule le fil d'une quête. C'est une jeune femme qui se cherche, oscillant entre la carrière scientifique à laquelle la brillante étudiante qu'elle était semblait promise, son amour de la photographie, et cette vocation d'écrivain qui va éclore sous l'influence de ce vieil homme célèbre dont elle a croisé la route. De souvenirs en souvenirs, d'époques en époque, elle évoque sa compréhension progressive de ce que cache l'histoire d'Alexander Laing. Elle y voit l'explorateur malheureux, le jeune officier trop arrogant pour survivre au désert et à ses habitant, l'homme amoureux... Jusqu'au jour où elle comprend le rôle du désert: celui qui révèle les hommes à eux-mêmes en les renvoyant à leurs faiblesses, à leur âme, à l'amour ou à l'absence d'amour qui les emplit et qu'ils pourront ou pas supporter. Le désert, paysage aride, ascétique, est au centre du récit, mais pas comme un lieu de mort et de vide. C'est le lieu où le désir affleure, monte, et où l'amour s'épanouit dans toute sa plénitude. Le lieu où l'on peut se rencontrer. C'est d'ailleurs un beau titre: la traversée du désert est le voyage physique des explorateurs, d'Ariane elle-même, mais aussi un moment de suspension qui permet de comprendre, une métaphore du vide affectif qui détruit...

La construction complexe du roman fait suivre les méandres du chemin qu'Ariane parcourt vers une certaine connaissance, des êtres et des choses, et surtout, d'elle-même. Avec la conviction, que finalement, c'est l'amour, et le désir qui sont au centre de toute chose. C'est l'amour qui a tué Alexander Laing, incapable de faire face à l'amour qui le consumait, c'est l'amour qui a fait de Gabriel Barthomieux le scientifique de renom, c'est l'amour qui a fiat emprunter à Ariane le chemin du désert. Ce qui est sans doute le plus fascinant, c'est le lent cheminement de la jeune femme vers son ami au travers d'un autre qui est son contraire. Ce n'est qu'en comprenant Laing qu'elle va comprendre la part cachée de Barthomieux, lier le scientifique arrogant et tyrannique au vieil homme qui regardait vivre son entourage d'un oeil tendre.

A travers ce vieil homme, on découvre en filigrane Théodore Monod, dont Isabelle Jarry a été la biographe. C'était un homme merveilleux, dont les écrits laissent apparaître la formidable intelligence et la sensibilité. On a ainsi l'impression de découvrir l'homme  derrière le scientifique, et l'écrivain. Cet écrivain sur lequel Ariane l'écrivain écrit, elle même créature d'un autre écrivain. C'est, mine de rien, une réflexion sur l'acte d'écriture, la création et son moteur.

Une très belle lecture, dense, complexe, qui fait résonner longtemps sa petite musique. Il y a bien des choses que je n'arrive pas, là, à formuler. Je relirai sans doute ce roman, pour tenter de mettre en mots ce qui me turlupine!

L'avis de Thom, de Caro[line],...

Isabelle Jarry, La traversée du désert, Stock, 2008, 4/5

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