Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Beignets de tomates vertes

    Ninny Threadgoode, 86 ans, bon pied bon oeil entreprend par un triste dimanche à la maison de retraite Rose Terrace, de raconter à Evelyn aux 48 ans cafardeux l'histoire de Whistle Stop, petite ville d'Alabama. C'est la découverte d'un autre monde, d'une autre manière de vivre, et d'un chemin vers une vie meilleure.

    Un roman doudou, un de ceux qui fait du bien quand rien ne va plus et que même le ciel se met à l'unisson du spleen, c'est ce qu'est Beignets de tomates vertes. Un roman non exempt de défauts, certes, mais un rayon de soleil difficile à lâcher. On termine avec le sentiment d'avoir rencontré de nouveaux amis qu'on pourra retrouver en tournant de nouveau les pages: Idgie, Ruth, Dott, Opal, Sipsey, Grady, Big George, toute la petite communauté de Whistle Stop avec ses histoires, ses disputes, ses réconciliations orageuses, ses parties de fous rires, et le bonheur malgré les deuils, la crise de 1929, la pauvreté et la menace que le Klan fait peser sur les noirs et les blancs qui les aiment trop. A travers les souvenirs de Ninny, ce n'est pas une époque bénie qui se dessine, mais un mode de vie où famille et communauté sont au centre et où la chaleur humaine ne manque pas. C'est la famille Threadgoode qui est au centre, et plus particulièrement Idgie la rebelle et Ruth son amie et leur café, véritable âme de Wistle Stop. En filigrane, on découvre l'histoire d'une petite communauté qui vit au soleil d'Alabama.

     La narration qui alterne extraits de journaux, récits de la vieille dame et tranches de vie de sa nouvelle amie Evelyn est fort agréable. Elle n'oublie pas les réalités plus sordides: ségrégation et violences raciales, violences conjugales, pauvreté, etc. même si ce n'est pas tant l'histoire du Sud qui importe que celle des personnages. Et pour le coup, le lecteur est servi: on rit, on a le coeur serré, on frémit, on s'angoisse, on trépigne d'impatience et de joie. C'est un concentré de vie et de bonne humeur qui requinque. Tout ce petit monde est d'autant plus attachant qu'il n'y a a pas de vrais gentils ni de vrais méchants, pas plus que de faux gentils et de faux méchants (ou presque, car que serait un roman sans au moins un méchant, on se le demande) et que la solidarité et l'amour qui l'unit sonne "juste". D'ailleurs, Ninny fait un effet boeuf à Evelyn qui sombrait dans la dépression en regardant une vie qui lui semblait terne et dénuée de sens. Petit à petit, au contact de la naïveté, de la joie de vivre et du bon sens de Ninny, elle retrouve goût à ce qui l'entoure et à elle même. L'amitié qui naît entre ces deux femmes si différentes par l'âge, le milieu, le mode de vie est très belle.

    Et puis il y a cet amour des bonnes choses qui parcourt les pages: le barbecue de Big George, les biscuits au babeurre de Sipsey, le maïs à la crème, les poissons-chats, la tarte à la noix de coco, et les fameux beignets à la tomate verte. Tout un carnet de recette gourmand et tendre qui se déroule sous les yeux du lecteur et qui donne incroyablement faim. Je vais garder précieusement les recettes de Sipsey.

    Le seul point sur lequel je me montrerai d'humeur chagrine est l'aspect "réussite américaine" qui alourdit un brin la fin du roman autrement fort touchante.

     

    J'ai hâte maintenant de visionner le film et de retrouver Ninny Threadgood!

     L'avis de Karine:), de Stéphanie sur La page littérature, de Fashion, d'Anjelica, d'Amanda, de Yueyin, de Chaplum, ...

     

    Et bien, alors que je m'en allais d'un pas alourdi par la sinistrose vers mes pénates, fermement décidée à m'enterrer sous ma couette, mon oeil a été attiré par ces fameuses tomates vertes que je désespérai de trouver! J'ai donc, dans la foulée, fabriqué à partir de la recette de Sipsey, quelques beignets de tomates vertes!

       

    DSCN2850.JPG
    Edit: pour un compte-rendu de l'expérience culinaire, c'est par-là!!
  • Les dépossédés

    Annarès, petite planète pauvre face à Urras la grande, la riche. L'endroit où s'exilent une poignée de révolutionnaires menés par Odo, écoeurés par l'injustice et les inégalités pour y bâtir une société parfaite, libre et solidaire. Mais même l'utopie a un prix: un travail acharné pour la survie sur un monde aride et quasi stérile et une fermeture complète à toute influence extérieure. Pourtant, deux siècles après la fondation d'Annarès, la volonté des fondateurs a été oubliée, l'odonisme dévoyé pour laisser la place à une dictature d'autant plus lourde qu'elle est celle souterraine d'une opinion publique guère plus difficile à manipuler parles esprits forts que sur Urras. De cela, certains se rendent compte, comme Shevek le physicien rejeté parce qu'il se démarque, parce que ses découvertes dérangent dans un monde qui ne veut pas changer et parce qu'il est en contact avec le monde extérieur. Il va alors oser l'impensable: faire usage de cette liberté qui est censée être la sienne pour aller sur Urras et chercher à partager avec le plus grand nombre sa théorie générale, possible voie vers une technique de communication instantanée à travers l'espace.

    Parfois, on croise la plume de grands, très grands écrivains, d'auteurs d'une immense intelligence, qui savent, non seulement, raconter une histoire, mais donner le sentiment de sortir grandit de la lecture de leur oeuvre. Ursula Le Guin est de ces grands. A ma grande honte, je ne suis pas parvenue à un résumé de l'intrigue des dépossédés qui rende justice à son foisonnement et à son étonnante simplicité. En apparence, rien de bien complexe: juste l'histoire de Shevek dans un va-et-vient entre son passé et le présent qu'il vit sur Urras où il réside dans une université pour poursuivre, et peut-être faire aboutir ses travaux sur une théorie physique. Et sous l'histoire de cet homme, une réflexion poussée sur l'anarchisme et les mécanismes sociaux. Avouez qu'à ce stade là, l'idée de faire face à un cour de philosophie politique matiné des convictions politiques d'une auteur de science-fiction américaine des années 1970 en fait reculer plus d'un, convaincu à tort d'être devant un roman particulièrement ennuyeux! Et pourtant, et pourtant! C'est aussi tout à fait passionnant et fascinant!

    A la base, au-delà de l'histoire de Shevek, c'est l'opposition entre deux planètes, entre deux systèmes qui est mise en lumière. Urras divisée en nations, en proie aux guerres, aux famines, aux inégalités sociales et économiques, gagrenée par l'individualisme et pourtant florissante et toujours vivante. Annarès, pauvre, stérile, lieu d'une expérience rare, celle d'une société anarchique où personne n'est le maître de personne, où tous ont selon leurs besoins et ont coeur de garantir la survie de leur communauté. Le Mal et le Bien en quelque sorte. En tout cas dans le système de pensée qui domine sur Annarès où Urras est perçue comme l'Enfer. Ce simple fait donne déjà le ton: il n'y aura pas de manichéisme. Penser l'autre comme le Mal est déjà commencer l'exclusion. Et une société qui ne survit dans sa perfection que par le repli et le rejet de l'autre ne peut plus être considérée comme parfaite. En effet, Annarès n'est pas parfaite: parce que les hommes ont toujours besoin de se soumettre à une loi même s'ils refusent de le voir, le gouvernement social a remplacé le gouvernement politique et économique (j'avoue avoir pensé à ce stade de ma lecture à l'oeuvre de La Boétie, même s'il n'y a guère de rapports entre les deux), la norme pèse de tout son poids sur les individus. Ceux qui osent affirmer une pensée différente sont en butte à l'ostracisme ou rendus fous. L'aliénation ne se fait plus principalement par la richesse (on ne va pas discuter ici du poids de la norme sociale dans les sociétés de type capitaliste, ceci n'est pas un blog de débat politique ou de sociologie), mais principalement par le nombre, la nécessité de l'approbation d'autrui et la peur de la solitude, sous couvert d'une solidarité qui vole en éclat dès qu'elle est menacée, que ce soit par la famine ou par la décision de Shevek d'aller sur Urras.

    A voir ces deux systèmes dos à dos, on se rend assez vite compte, avec Shevek, à quel point l'homme est nécessairement et foncièrement aliéné par la société dans laquelle il vit, à quel point il est difficile, voire impossible de se rebeller contre ce qui est intégré et qui devient impossible à voir. La vie sociale est fonciérement porteuse d'aveuglement, et d'hypocrisie, chacun défendant ce qu'il connaît même s'il en connaît dans sa chair les défauts. L'attitude de Shevek sur Urras sert le coeur: il en vient à défendre son monde avec passion alors qu'il était, et est encore considéré chez lui comme un dangereux révolutionnaire. Or, si Shevek, capable d'affronter un monde qu'il ne connaît pas et d'essayer de le comprendre en vient là, comment les annarestis peuvent-ils réellement prendre conscience de leur aliénation. Si tant est qu'ils le veuillent...

    Pourtant, il y a de si belles choses sur Annarès: des relations entre hommes et femmes pacifiées, le sexe remis à sa juste place, pas de religion pour provoquer des déchirements, une belle solidarité, l'idée que les moyens sont aussi importants que la fin qui est poursuivie. Tout comme il y en a de belles sur Urras, ce que vient rappeler à point nommé l'ambassadeur terrienne.

    Le plus agréable dans tout ça, c'est de voir se confronter deux conceptions du monde, et la mise à l'épreuve de l'utopie à travers le regard de Shevek, personnage attachant s'il en est, et de son entourage. On prend plaisir à le voir grandir, vivre, réflechir au monde qui l'entoure et essayer d'y trouver sa place. L'occasion de voir fonctionner l'"utopie ambigüe" de Le Guin dans tous ses aspects, de l'étude à la vie de couple en passant par la recherche d'un travail, le remplacement d'une chemise et l'éducation des enfants.

    De la grande, de la très grande SF à découvrir et à relire, intelligente et passionnante!

     

    Les dépossédés appartient au deuxième grand cycle romanesque d'Ursula Le Guin, le cycle de L'Ekumen. Si vous voulez en savoir plus, je vous conseille d'aller voir par .

     

    L'avis de Nebal, fouillé et bien plus intéressant que le mien, celui de ThomThom,...

     

    Ursula Le Guin, Les dépossédés, LGF, 2006, 445 p., 5/5

  • Miss Charity

     

    Charity aime les animaux, les champignons et les moisissures, trembler en écoutant les histoires sanglantes que lui raconte Tabitha la bonne écossaise, peindre à l'aquarelle et se promener dans la campagne, échevelée et mal habillée. Des choses auxquelles une petite anglaise de la bonne société des années 1880 ne devrait pas s'intéresser et qui deviennent le centre de son existence.

    Il y a des romans comme ça qui ensoleillent, rendent le sourire et donnent envie de croquer la vie à pleines dents. Miss Charity est du nombre. C'est une petite merveille de délicatesse, de tendresse, d'humour et de bonheur où se croisent des tortues, des souris, un rat, des canards, une pie voleuse et bavarde, un lapin magicien, une ânesse, quelques parterres de champignons, un serpent à deux tête et des humains pas toujours bien malins.

    Miss Charity c'est d'abord une histoire, celle de Charity. Charity n'a pas la vie facile, grandissant entre une mère étouffante et un père mutique, tous deux engoncés dans les conventions et la piété d'une société anglaise puritaine et rigide. On la suit petite fille découvrant la vie foisonnante du jardin, se taisant devant les amies de sa mère, incapable de regarder son père, puis grandissant et exerçant un sens critique aiguisé par l'observation de ses compagnons à poils et à plumes. C'est un personnage attachant, maladroit, exubérant, et toujours fourré dans les situations les plus rocambolesques et gênantes, surtout quand Kenneth, l'exaspérant Kenneth est là pour la surprendre. Une excentrique à qui est promis l'avenir d'une vieille fille à charge de sa famille et qui va prendre un envol et une indépendance choquante pour son milieu grâce à une gouvernante française toute pâle, un répétiteur allemand pas très beau mais très intelligent, une bonne paresseuse mais débrouillarde, un éditeur timide et des enfants séduits par les petites histoires qu'elle raconte. A travers le regard d'abord naïf puis de plus en plus lucide de Charity, c'est tout un tableau de l'Angleterre qui se déploie au fil des pages, des rues embrumées de Londres aux champs et aux rivières de la campagne anglaise, de la haute société au monde des asiles, des orphelinats et des tavernes.

    Miss Charity, ce pourrait être une biographie déguisée de la célèbre Miss Potter, c'est un mélange de roman et de pièce de théâtre détonnant. Marie-Aude Murail parvient à faire un tableau criant de vérité de l'Angleterre de l'époque et à manier un humour so british qui fait mouche à chaque page. Les dernières pages sont à cet égard un monument du genre, les citations croisées d'Oscar Wilde et Bernard Shaw à la manière d'une finale de Roland Garros étant à l'égal des dialogues des meilleures comédies. D'ailleurs, tout le roman ferait une merveilleuse pièce de théâtre: Marie-Aude Murail déploie son sens du rythme, du dialogue, de la réplique qui fait mouche. Les références fourmillent et c'est un bonheur de les repérer aux détours d'une phrase ou d'un dialogue. A tout cela s'ajoutent les superbes illustrations de Philippe Dumas qui accompagnent et complètent le texte avec pertinence et finesse tout en donnant envie de retourner vers les délicates et merveilleuses petites histoires de Beatrix Potter qui a inspiré l'histoire comme les illustrations.

    C'est enlevé, passionnant de bout en bout, intelligent et profond, c'est, vous l'aurez je pense compris, une merveille de roman qui s'avale d'une traite malgré son épaisseur imposante. Un des premiers coups de coeur de cette année qui va gagner une place d'honneur sur les étagères dès que j'aurai eu le temps d'aller le quérir en librairie pour pouvoir le feuilleter à ma guise et rêver, rire, frémir de nouveau avec Charity.

     

    L'avis de Cathulu, de Cuné, Lael, Emjy, Fashion,...

    Marie-Aude Murail, Miss Charity, L'école des loisirs, 2008, 562 p., 5/5