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  • L'anniversaire de la salade

     

    "J'aime la cuisine, j'aime la mer, j'aime écrire des lettres et en reçevoir. Et bien que je sois beaucoup plus nostalgique ou affectueuse que d'autres, je vis  seule à Tôkyô. Je suis étourdie, pleurnicheuse, et je m'étonne de tout et de n'importe quoi. Rien à dire de ces vingt-quatre ans. Rien à dire de Tawara Machi. Mais de ce rien à dire du quotidien, je voudrais continuer à créer de la vraie poésie, ne serait-ce même qu'un seul tanka. C'est qu'en d'autres termes, je voudrais continuer à vivre passionnément. Car vivre, c'est chanter la vie. Et chanter la vie, c'est vivre."

    C'est ce qu'écrit Machi Tawara en postface de son recueil en 1987, alors qu'il vient d'être publié et rencontre un succès immense. Cette jeune femme s'est lancée dans l'écriture de tanka pendant ses études, après avoir rencontré un professeur, Sasaki Yukitsuna, qui lui a fait découvrir cette forme poétique, la plus ancienne du Japon. Et comme il l'écrit en postface de ce même recueil: " Sans doute cette musique qui lui était propre et qui dormait au fond d'elle-même, grâce à sa rencontre avec le tanka, s'était-elle éveillée, ébranlée, avait-elle commencé à retentir. Elle avait découvert, autrement dit, sa musique intérieure. Et le tankas, chez elle, jaillissaient avec la même violence en somme que celle qu'on peut imaginer durant les premières heures du réveil d'un volcan éteint."

    Pour chanter, Machi Tawara chante. Sous une forme poétique extrêmement codifiée, elle parvient à saisir la quintessence du quotidien d'une jeune femme célibataire vivant dans une grande ville. 3à syllabes dans lesquelles son talent enferme des moments de vie dans toute leur force. Les atermoiements amoureux, les courses, les matchs de base-ball, les balades sur les plages. C'est sans doute la nouveauté de son style, soulignée par son professeur comme par les critiques qui a suscité l'admiration. Elle n'hésite en effet pas à mêler langue moderne, anglicisme et forme fixe du poème. Mais son succès populaire s'explique sans aucun doute par le fait qu'elle parvient à toucher au coeur ses lecteurs en quelques mots. Au centre de ses oeuvres, l'amour: les rencontres, le coeur qui bat, l'attente, la sensation intense de vivre que ressent celui qui aime, le sentiment qui prend au ventre lorsqu'on se rend compte que cette rencontre n'aura pas de lendemain, la tristesse de la rupture... Mais aussi le monde autour, les petits bonheurs quotidiens.

    Le plus étonnant est que ces tankas en série forment dans leur ensemble des chapitres de sa vie, une histoire que l'on suit page après page avant de revenir encore et encore picorer les tankas que l'on a préféré.

    La postface du traducteur, passionnante, apporte un éclairage bienvenue sur la traduction de poèmes et sur l'oeuvre de Machi Tawara.

     

    Vous l'aurez compris, c'est une jolie découverte que je conseille à ceux qui aiment la poésie, comme à ceux qui pensent ne pas l'aimer. Une manière de découvrir aussi le Japon contemporain et sa littérature.

     En guise de mise en bouche, trois tankas qui se suivent, au tout début du recueil:

    Quatre heures de m'après-midi

    Devant le marchand de légume, réflechir

    au menu du dîner devient un bonheur

     

    Ce crépuscule après notre rencontre

    Dans mon coeur toi seul

    en es le paysage

     

    Samedis où je t'attendais!

    Attendre, c'est en dévoratn de tels instants

    qu'une femme vit

    Les avis d'Antigone, Cathulu.

     

    Tawara Machi, L'anniversaire de la salade, Picquier, 2008, 111 p.

  • Dans la nuit Mozambique

    Devant participer à une rencontre-dédicace-lecture de Laurent Gaudé par un froid samedi soir d'hiver, j'ai ouvert par le jeu du hasard des étagères de bibliothèque publique son recueil de nouvelles, Dans la nuit Mozambique. Autant le dire, je bénis et le libraire et le hasard qui m'ont fait rouvrir les oeuvres d'un romancier que j'avais abandonné après son Eldorado, ce qui m'aurait fait passer à côté d'une petite pépite.

    Quatre nouvelles donc:

    - Sang négrier, ou le destin étrange d'un négrier qui erre dans les rues de Saint-Malo, rendu fou par la malédiction lancé il y a bien longtemps par un esclave échappé de son navire.

    - Gramercy Park Holet, ou les souvenirs d'un vieil homme qui revivent dans le hall d'un hôtel new-yorkais, souvenirs d'un amour mort, de la bohème et d'une vie si intense qu'il a falllu en effacer la trace pour pouvoir continuer à vivre.

    - Le colonel Barbaque, ou la trajectoire sanglante d'un poilu parti à la dérive sur le continent africain faute de parvenir à revenir à la vie.

    - Dans la nuit Mozambique, ou l'amitié qui lit quatre hommes à travers les histoires partagées.

    Quand Laurent Gaudé ne parle pas de l'Italie, il parle de l'Afrique. Un continent dont il parvient à faire vivre les odeurs, les couleurs, la vitalité insolente qui l'habite, la violence. L'Afrique comme un retour aux sources de la vie et  à son pendant, la mort. La mort accueillie et ardemment attendue, la mort crainte et rejetée, la mort subie d'un être cher, la mort inexplicable et subite qui parfois frappe. La mort qui n'est que la traduction ultime de la violence intrinsèque de l'être humain. Le mystère auquel chacun est confronté un jour et auquel chacun répond à sa manière, par la froide raison, par la magie, par la révolte ou l'acceptation.

    Finalement, la question qui se pose est celle de savoir ce qu'il reste après que la mort soit passée. Une question à laquelle la dernière des nouvelles répond de belle manière: "Le souvenir de toutes ces conversations était là, sur ces papiers salis. Une forme de sérénité l'envahit. Oui. C'était bien. Ils avaient été cela. Quatre hommes qui parlaient, quatre hommes qui se retrouvaient parfois, avec amitié, pour se raconter des histoires. Quatre hommes qui laissaient sur les nappes de petites traces de vie. Et rien de plus."

    Rien de plus que le souvenir, qui fait de nous ce que nous sommes. Bourreaux ou survivants, dépositaire de la violence de toute manière. Rendus fous, ou plus lucides par la mémoire de ce qui fut.

    Car c'est de violence dont il est aussi question: on croise au détour des pages une chasse à l'homme dans laquelle tous les plus bas instincts se donnent libre court, les tranchées de la Première guerre mondiale, une lutte sans espoir contre le colonialisme, un couple déchiré par l'amour et la folie, un meurtre...  La violence jusque dans l'amour et l'amitié.

     Des thèmes universels donc, servis par une plume dont le moindre des talents n'est pas de faire vivre personnages et décors avec une rare intensité. Dans la nuit Mozambique fut pour moi une lecture intense dont la petite musique me trottera encore longtemps en tête.

    Le Bibliomane nous offre un très bel article.

    Laurent Gaudé, Dans la nuit Mozambique, Actes Sud, 2007, 146 p.

     

  • A Mélie, sans mélo

     

    "Et depuis, Mélie savoure. Respire. Vit chaque seconde comme si c'était la dernière. Simplement. Sans mélo. De toute façon, ce n'est pas son genre, à Mélie, le mélo"

    Mélie, Fanette, Clara, trois générations de femmes, des rires, des larmes et l'envie d'aimer, encore et encore, de transmettre l'amour de la vie.

    Je ne suis pas la première et je ne serai sans doute pas la dernière à venir vous parler du deuxième roman de Barbara Constantine. Il faut dire que quand on vous en parle avec des pétillements dans les yeux, difficile de résister! Allons-y donc. A Mélie , sans mélo est le genre de roman qu'il faut lire quand la vie prend un peu trop les couleurs de la grisaille. Pour le sourire, pour le bonheur qui s'écoule tout doucement de ses pages. Mélie, Marcel, Clara, Fanette, Gérard, Antoine, Bello sont des personnages attachants dans leurs folies douces, dans leurs coups de blues, leurs rires et l'amour qu'ils partagent. Et surtout, c'est un roman tendre sur ce que les générations peuvent se transmettre, sur la nécessité de la mémoire et du partage. Clara la petite découvre le temps d'un été sa Mélie de grand-mère et Marcel le vieux ronchon qui répare si bien les moteurs mais est incapable de réparer sa propre vie. Le style est à l'avenant des personnages. Un peu foutraque, sympathique finalement quand on s'est fait à sa présence, suffisamment vivant pour donner à voir que la vieillesse qui s'avance n'est pas une fatalité. Et puis, comment ne pas se laisser prendre par une romancière qui fait parler les chaises et les lits, et qui sait si bien nous faire regarder une araignée tisser sa toile.

    Bref, un joli roman, qui a défaut de laisser une trace durable dans ma mémoire, m'aura donné le sourire quelques heures. Et m'aura appris à faire cette petite chose:

     (_ /)
    (='.'=)
    (")_(")
    So cute!
    Et pour la route: "Elle se dit qu'elle n'a pas grand chose à léguer. Pas de fortune, pas de biens. Mais elle a la force de la patience. Et puis surtout regarder, écouter, sentir. Alors elle voudrait lui apprendre tout ça à Clara. Lui fabriquer des souvenirs. [...] Des tas de souvenirs! Des beaux! Des rigolos!"

     Brize, Fashion, Carolyn Grey, Cathulu, Tamara, Delphine ont aimé...

     

    Barbara Constantine, A Mélie, sans mélo, Calman-Lévy, 2008, 243 p.