04.07.2009
Le vieux qui lisait des romans d'amour
Voilà belle lurette que je lorgnais du coin de l'oeil sur ce court roman, classique des classiques lus en classe et à côté duquel j'étais jusqu'alors passée. Heureusement qu'il y a les vacances (celles d'il y a longtemps, certes), pour réparer ce genre d'erreur de parcours!
Il était une fois un village au bord du fleuve, perdu dans la forêt. Il était une fois une bête sauvage rendue folle par la perte de son compagnon et de sa portée. Il était une fois un monde en train de mourir par la faute d'hommes incapables de le comprendre. Il était une fois un vieux qui lisait des romans d'amour.
Court mais intense, Le vieux qui lisait des romans d'amour est un superbe hommage à la forêt amazonienne et un cri de désespoir face à sa mort lente et inexorable. Luis Sepulveda s'attache aux pas d'Antonio José Bolivar, vieux colon qui vit en marge du village, attaché à sa paix et aux romans d'amour que le dentiste itinérant lui ramène de la ville de temps à autre. Un merveilleux personnage cet Antonio, complexe et attachant, le seul capable de comprendre la forêt autour et ses habitants. A travers lui, Sepulveda nous entraîne dans un monde luxuriant, dangereux et fascinant qu'il décrit avec une sorte de sensualité qui donne à ressentir la moiteur, les odeurs et les bruits de la forêt. Mais Le vieux qui lisait des romans d'amour n'est pas que cela: ce qu'il raconte, c'est une chasse, la dernière chasse d'Antonio.
Une bête rode et tue les hommes, elle se rapproche du village, rendue folle par un chasseur. Or, Antonio est le seul capable de la trouver et de l'abattre. Au fil des événements, il va se souvenir: son départ des montagnes, poussé par la faim et la pauvreté, son arrivée au village avec sa femme, la mort et le désespoir, la fuite et la vie dans la jungle avec une tribu indienne, le retour à une soi-disant civilisation symbolisée par le village d'El Idilio.
En fait de lieu idyllique, El Idilio est surtout le cauchemar avancé de l'occident. Chercheurs d'or âpres au gain et capable du pire pour une poignée de pépites, maire obèse et tyrannique que la vanité pousse à éliminer tout ce qu'il perçoit comme une opposition, colons apeurés, chasseurs et scientifiques occidentaux incapables de respecter la forêt et ses habitants. Tout un monde de sang, de larmes et de violence où toutes les valeurs morales sont dissoutes dans la moiteur de l'atmosphère. Un monde dont le vieux s'échappe en lisant ces romans d'amour qu'il déchiffre doucement et qui lui rappellent que l'amour fait mal. Lui, se souvient de cet amour si fort qui le liait à sa femme décédée, et il vit cet amour intense qui le lie à la forêt et aux shuars, cette tribu dans laquelle il a vécu un temps et qui lui a appris à aimer la forêt et à la respecter. Deux amours qui font mal, l'un parce qu'il est mort, l'autre parce qu'il faut regarder et ressentir la mort en train de frapper l'autre.
Dans ce sens, on peut parler d'un roman écologique et militant, presque d'un roman politique. Mais ce n'est pas tout ce qu'est Le vieux qui lisait des romans d'amour. Le récit vit aussi par ses deux personnages principaux: la forêt d'abord, et le vieux ensuite. Je sais que je lai déjà dit, mais c'est un merveilleux personnage, ce vieil homme têtu et dur au mal, roublard et lucide. Et puis il y a le dentiste aussi qui arrache les dents des colons et leur vend des dentiers, qui ramène au vieux les livres conseillés par une putain de la ville.
Sepulveda a su en 120 courtes pages mettre en mots et en images tout un monde et les souvenirs d'une vie. C'est un roman touchant, intelligent dont il ne faut pas certainement pas se priver.
Le billet de Lael, Jules, Chrestomanci, Mo,...
Luis Sepulverda, Le vieux qui lisait des romans d'amour, 1995, 4/5
07:00 Publié dans Littératures d'Amérique du Sud | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note | Tags : écologie, amazonie, sepulveda
29.10.2008
Le vol de l'ibis rouge

" Une larme coule sur son visage, une autre suit, qui profite du chemin tracé, puis tout un chapelet de larmes arrose le jardin de ses tristesses qui poussent et s'entrelacent, prennent racine, se multiplient, prennent de nouvelles formes. L'une d'entre elles grandit davantage et s'empare de ses pensée. Irène se trouve ingrate de s'attacher à Rosalio sans rien pouvoir lui donner en retour, si ce n'est ce qui reste de son corps maltraité, qu'elle vend à qui en a besoin mais ne peut se payer une chair saine, des malheureux comme elle. Mais lui, il n'est pas comme ça, il peut trouver l'amour gratuit, il est si beau, si jeune et si fort!, tant de femmes seules cherchent un homme libre. S'il revient, elle va lui dire de l'oublier, je ne t'aime plus, je ne veux plus perdre mon temps avec un bavard qui arrive et se mets à discuter pour rien, moi je dois travailler, va-t-en allez, oust!, je veux que tu disparaisses, je ne suis pas assez bien pour toi, je ne suis rien, plus rien, un triste débris de femme qui consomme un reste de vie, je n'ai rien à te donner, un amour de putain usée ne vaut pas une seule minute de la vie d'un homme sain, je ne te lirai plus les histoires de ces mille et une nuits, je ne veux pas te retenir car tu n'es pas un sultan, tu n'es pas un homme cruel, ni moi une belle princesse comme Shéhérazade."
Ceci est l'histoire d'Irène, prostituée se mourant du sida dans un bidonville de la ville. C'est l'histoire de Rosalio, le manoeuvre analphabète qui désire plus que tout apprendre à lire et à écrire. C'est l'histoire de leur rencontre et de l'amour improbable qui va les lier.
Autant l'admettre tout de suite, ce roman est un coup de coeur. Il est difficile d'y entrer: le rythme est lent, la ponctuation rare, la narration rythmée par des ruptures de point de vue, de police, de ton. Et puis, petit à petit, le charme fait effet. On entre dans l'univers d'Irène et Rosalio, dans leurs souffrances, dans leurs désirs, dans l'espoir qui se fait petit à petit jour au fil des histoires que raconte Rosalio. Car Rosalio est un conteur né, un amoureux de ces lettres qu'il ne sait pas lire et qui raconte tant et tant d'histoires.
"Ici, dans cette boîte que je trimballe aujourd'hui avec moi, l'Indien portait les livres qu'il ne pouvait plus lire parce que sa vue flanchait, mais il aimait les ouvrir et les poser sur ses genoux, il disait que leur odeur suffisait pour qu'il se rappelle chaque histoire tellement il les avaient lues, il se mettait à réfléchir, à se rappeler ce que chaque livre racontait, fermait les yeux et lisait à l'intérieur de sa tête des histoires que j'écoutais sans me lasser, et pendant ce temps, je le regardais tourner les feuilles lentement et je devenais fou d'impatience de connaître le secret de ces mots tracés sur le papier." Le chemin qu'il va prendre, ses voyages et ses rencontres vont tous être menés par ce désir fou et absolu. Dans les lettres et les livres, Rosalio voit la clé du monde. Celle qui va lui permettre de prendre possession du monde et plus seulement de le subir. En apprenant à lire et à écrire, il va se voir ouvrir toutes grandes les portes du monde. La connaissance comme clé d'une vie meilleure, plu belle et colorée si on sait l'utiliser à bon escient, c'est ce que raconte Le vol de l'ibis rouge. Le pouvoir des mots, celui d'inventer sa vie, de rêver. " Quand on imagine et quand on écrit, on peut donc s'inventer une nouvelle destinée, une autre vie, faire tourner la roue de la fortune en sens inverse?"
Pourtant, Rosalio n'a pas réellement besoin des histoires écrites pour raconter. Sa vie est un conte, fourmille d'anecdotes, de personnages hauts en couleur, de drames, de grandes joies. Elle se nourrit de ce qu'il a entendu, de ce qu'il a vécu. A sa manière nuit après nuit, il tisse pour Irène les Mille et une Nuits de sa vie, et lui redonne, avec l'amour, un peu de vie et une envie de profiter, pour le temps qui lui reste, du bonheur que peut lui donner cet homme inespéré. Les histoires de Rosalio sont pour elle une autre fenêtre ouverte sur le monde. Elle sait lire, elle sait écrire, mais elle a vécu entre parenthèse, survécu plutôt. Leur rencontre est elle d'un homme et d'une femme, de deux désespoirs, mais surtout la confrontation de deux besoins et une belle réflexion sur ce qu'est l'écriture et la littérature. Une porte ouverte vers le monde et la vie mais qui ne peuvent se nourrir que de la vie elle-même, sans laquelle elles ne sont que coquille vide. Une interdépendance, une symbiose même que Rosalio le conteur incarne dès lors qu'il ose mêler ce qui est lu et ce qui est inventé, ce qui est raconté, entendu et réinventé.
Mais il n'est pas seulement question de lecture, de connaissance dans ce roman. Le vol de l'ibis rouge, l'histoire qui donne son nom au roman est la métaphore des relations humaines. L'ibis sauvé par un homme et qui va mourir de sa méfiance et de sa fuite. La nécessité pour l'être humain d'accepter encore et encore d'aimer et de faire confiance, malgré les blessures et les déceptions. Une leçon que Rosalio a appris d'un certain Jean des Lamentations. "Il a posé sa gouge sur le banc, il s'est adossé au mur, il a fermé ses yeux lentement et il a commencé à dire des vers de douleur et de joie, d'amour, de désir et de saudae, tout en même temps, pêle-mêle, pétri dans une même pâte, né d'une même souche, et il m'apprenait cette leçon: la vie mélange tout et ceui qui veut tout séparer ne vit rien qui vaille." Il y a un art du bonheur, et il commence en écoutant le monde et les histoires.
C'est un roman rare, un de ceux dont on sort le coeur serré et pourtant content parce que malgré tout, il y a la vie, et la force, et l'amour, et la lumière qui inonde tout. Un de ceux qui sont des instants de grâce et qui laissent leur trace dans le coeur et l'esprit.
J'ai l'envie de vous donner encore quelques uns des mots de Maria Valéria Rezende avant d'en terminer. Pour moi, ils vont continuer de m'accompagner.
"Ah! Rosalio, si j'avais su, il y a beaucoup d'années, qu'un homme comme toi existait, capable de créér avec des mots un monde plus grand que le mien, un monde plein d'histoires qui me font rire et pleurer, un homme capable de m'arracher à la peur sombre de mourir sans même avoir commencé à vivre une vie qui vaille, un homme qui avec le jaune, le bleu, le vert et le rose chasse le gris de cette âme que je porte comme une barre de plomb, si j'avais su, j'aurais couru le monde, sans craindre la faim ni le froid, je l'aurais trouvé et, s'il m'avait voulu, qui sait?"
Maria Valéria Rezende, Le vol de l'ibis rouge, Métailié, 2008, 183 p. 5/5
08:00 Publié dans Littératures d'Amérique du Sud | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : du pouvoir des mots et des histoires, maria valéria reende







