
Montepuccio, petit village des Pouilles, écrasé de soleil, de chaleur et de lumière. C'est là-bas qu'en 1870, un homme un jour, accomplit sa vengeance, donnant naissance à une lignée poursuivie par la malédiction de ses origines. Avec le sang des Scorta, c'est la folie, la haine, l'amour fou et la volonté sans faille de vivre qui se transmet.
En fait, je m'aperçois que je n'ai pas envie de réduire ce roman à un résumé de quelques lignes. Trop de choses, trop de personnages marquants, trop de lumière. Laurent Gaudé et moi, c'est ou tout, ou rien. Je l'adore ou je le déteste. Dans ce cas précis, je l'adore. Sous sa plume, c'est une histoire familiale aux accents de tragédie qui se déroule avec ses brefs moments de bonheur, les épreuves, la lutte sans fin contre les aléas du sort.
L'écriture de Laurent Gaudé transporte littéralement dans ces paysages écrasés de soleil, face à la mer qui étincelle. On sent les odeurs de poisson, on entend les bruits du village et on en perçoit les ruelles et l'atmosphère faite de superstitions, de traditions, du travail rude qui épuise, des ragots et de la solidarité. On habite ces lieux et on vit avec les Scorta tous les moments de leur existence. Grâce sans doute à la voix de Carmela la vieille femme qui se confie au curé du village, grâce, sans aucun doute à la manière dont Laurent Gaudé sait rendre ses personnages et les paysages qui les entourent proches et familiers. Carmela en est un exemple: la manière dont elle s'adresse au curé, l'histoire qu'elle raconte avec cette volonté de faire comprendre à sa petite-fille ce qu'être un Scorta signifie la rend à la fois solaire et attendrissante. Elle est forte Carmela, elle a survécu à tout: à la honte, à la maladie, aux épreuves qui ont jalonné sa longue existence, à la mort de ses frères, à ce qui a fait qu'elle est restée la soeur des Scorta malgré son mariage.
Ce que Carmala raconte, et ce qui est raconté à travers l'histoire de cette famille, c'est la transmission familiale des valeurs, le poids des drames et des secrets, la force du lieu où on s'enracine. Car les Scorta reviennent toujours à Montepuccio, ne pouvant jamais longtemps quitter la terre où leur lignée est née malgré les changements, malgré la transformation du village de pêcheurs en station balnéaire. Ils sont forgés à l'image de cette terre les Scorta: durs à la tâche, rugueux, taciturnes, intelligents. Avides de vivre et de gagner quelques moments de bonheur. Il y a des passages qui chantent et qui laissent rêveur de tant de beauté et de vérité: celui du banquet en est un. IL m' profondément touché, à la fois pour ce qu'il évoquait et par la puissance de ce moment partagé.
Comme antipasti, Raffaele et Giuseppina apportèrent sur la table une dizaine de mets. Il y avait des moules grosses comme le pouce, farcies avec un mélange à base d’oeufs, de mie de pain et de fromage. Des anchois marinés dont la chair était ferme et fondait sous la langue. Des pointes de poulpes. Une salade de tomates et de chicorée. Quelques fines tranches d’aubergines grillées. Des anchois frits. On se passait les plats d’un bout à l’autre de la table. Chacun piochait avec le bonheur de n’avoir pas à choisir et de pouvoir manger de tout.
On mange dans le Sud avec une sorte de frénésie et d’avidité goinfre. Tant qu’on peut. Comme si le pire était à venir. Comme si c’était la dernière fois qu’on mangeait. Il faut manger tant que la nourriture est là. C’est une sorte d’instinct panique. Et tant pis si on s’en rend malade. Il faut manger avec joie et exagération.”
Il y a encore bien des passages que j'aimerais citer, qui ont fait vibrer en moi la corde du sud. Seul regret, l'impression que par moment Laurent Gaudé est rester à la surface quand j'aurais aimé qu'il plonge et qu'il gratte un peu plus l'histoire de ce village et de cette famille. Mais malgré cela, les Scorta vont rester longtemps dans ma mémoire.
C'était une lecture commune avec Karine:) qui a beaucoup aimé et Reka.
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